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Après la révolution Sortie DVD du "Cycliste" de Mohsen Makhmalbaf

Dans la première moitié des années 1980, Mohsen Makhmalbaf fait ses débuts de réalisateur porté par sa foi islamique et son attachement à la Révolution iranienne, après avoir connu très jeune une longue période d’emprisonnement sous le régime du Shah. Il signe coup sur coup quatre films aux sujets religieux et moraux. Mais dans la seconde moitié de la décennie, son cinéma change brutalement. D’une part, ayant accès aux archives cinématographiques de son pays, il découvre de manière boulimique les chefs d’œuvre mondiaux. D’autre part, commencent à percer chez lui inquiétudes et désillusions politiques. Il crée alors ce qui apparaîtra a posteriori comme une trilogie sociale et critique, avec Le Camelot en 1987, Le Cycliste en 1988 et Le Mariage des bénis en 1989. Non, la Révolution islamique n’a pas réglé les problèmes iraniens. Elle a même failli dans le premier de ses buts affichés : la protection des plus faibles.

La triste histoire racontée dans Le Cycliste est celle de Nasim, un immigré afghan se retrouvant seul avec son fils d’une dizaine d’années et dans l’obligation de trouver un travail pour payer les frais d’hospitalisation de sa femme, gravement malade. Après plusieurs jours de recherches infructueuses et désespérantes, il rencontre un organisateur de spectacles de rue. Apprenant son passé de coureur cycliste, ce dernier lui propose un défi : pédaler en place publique pendant sept jours et sept nuits sans jamais descendre de vélo. Ainsi, autour du malheureux qui tourne en rond, vont se presser les curieux ayant payé leur place, un arbitre officiel, des médecins l’aidant à tenir ou au contraire cherchant à lui mettre des bâtons dans les roues selon leurs commanditaires, des profiteurs organisant les paris, des autorités soucieuses du maintien de l’ordre public…

À l’extérieur du cercle tracé par les pneus du vélo de Nasim se tient donc le peuple iranien. Certains intervenants ont la tendresse du cinéaste (et le plus souvent, ce sont des femmes) mais beaucoup font office de cibles, personnages corrompus, exploitant la misère dès qu’ils le peuvent ou trouvant dans ce spectacle l’occasion de donner des leçons de morale à peu de frais. Makhmalbaf dénonce vigoureusement l’absurde et révoltante situation d’une réfugié, laissant jusqu’au bout peu de place à l’espoir, sinon dans la vitalité de l’enfant de son film. Le fait que l’intrigue soit centrée sur un couple père-fils et sur un vélo comme outil de travail rapproche évidemment Le Cycliste du Voleur de bicyclette de Vittorio De Sica, autant que d’On achève bien les chevaux dont la version cinématographique de Sydney Pollack est directement citée à travers un extrait télévisé. La base est donc réaliste mais l’œuvre se transforme rapidement en fable secouée d’éclairs poétiques et symboliques. Elle est attachée à la réalité mais cherche constamment à décoller. Le mélange de réalisme et d’onirisme, ainsi que la dérive toujours possible vers la farce et le grotesque, font que Makhmalbaf se retrouve plus sûrement du côté d’un Federico Fellini que d’un Roberto Rossellini (adulé par certains de ses pairs du « nouveau cinéma iranien », Abbas Kiarostami le premier).

Ce style tiraillé entre deux pôles éclate dès la première séquence : reposant d’abord sur un cadrage et un jeu de lumière étudiés pour montrer un homme entrant dans une barrique géante et montant sur une moto, elle devient ensuite purement documentaire lorsqu’elle présente le héros et son fils au milieu des spectateurs de l’attraction. Celle-ci, bien connue, consiste à tourner en rond dans une demi-sphère avec un engin motorisé. Dans Le Cycliste, les hommes sont condamnés à ce mouvement-là, à ne jamais sortir de leur cercle vicieux. Et les femmes sont contraintes à l’immobilisme. Les enfants seuls semblent capables de briser ces malédictions en courant droit devant. Avec des moyens modestes, Mohsen Makhmalbaf a réalisé un film pessimiste mais vivant (et parfois assez drôle). Il n’a pas hésité à recourir au montage court, aux plans expressionnistes, aux effets tranchés, rempli de l’énergie du cinéphile ayant tout ingurgité très vite. Il ne manque même pas au Cycliste la dimension réflexive, que l’on retrouvera mieux développée chez Makhmalbaf lui-même un peu plus tard et chez bien des réalisateurs iraniens, avec l’abondance des miroirs et l’arrivée dans la dernière partie des équipes de cinéma et de télévision. En résulte un film humaniste hétéroclite et inégal mais intéressant sur bien des plans, un film qui ouvre une belle période du cinéma iranien. Si nous avons pu, à partir du début des années 1990, en admirer de nombreux fruits, la vigueur et l’honnêteté qui ressortent de ce Cycliste (très discrètement distribué en salles en France en 1996) procurent la sensation sinon de l’inédit, au moins du rarement vu. Ce sont la franchise et le peu de retenue du cinéaste qui frappent le plus à sa découverte. Si quelques éléments paraissent plus codés, la dénonciation n’en est pas moins frontale. Imaginée et filmée sous un régime militaro-religieux islamique dont la première arme est la censure, cette fable soulève plusieurs interrogations. Dans un bonus plutôt consistant, Mohsen Makhmalbaf en personne répond clairement à la plupart de ces questions politiques. Il le fait loin de l’Iran, à Londres et en anglais.

 

Le Cycliste
Bicycleran
de Mohsen Makhmalbaf

Avec Maharram Zaynalzadeh, Mahammad Reza Maleki, Mashideh Afscharzadeh, Esmail Soltanian

Iran, 1988.
Durée : 80 min.
Sortie cinéma (France) : 10 janvier 1996.
Sortie France du DVD : 17 octobre 2017.
Format : 16/9 – 1.66:1 – Couleur.
Langue : persan – Sous-titres : français.
Boîtier : Digipack.
Éditeur : Tamasa.

Bonus :
Entretien avec Mohsen Makhmalbaf (56 min)
Entretien avec Mamad Haghighat (17 min)
Livret 16 pages