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L’étrange cas de Dr. Kitano & Mr. Takeshi Sortie de Outrage coda en e-cinema

Achille et la tortue, en 2008, racontait l’histoire d’un artiste peintre en quête d’une forme originale. Sa recherche l’amenait à des extrémités tragicomiques qui faisaient tout le sel du film. D’aucuns conclurent un peu vite que le “retour aux yakuzas” opéré par Kitano en 2010 avec Outrage signait l’échec de sa propre tentative de renouvellement. Vidé, le Takeshi, tout juste bon à ressortir les flingues et à trouer des costumes Armani comme il l’avait déjà fait cent fois. Il était là, le véritable outrage : outrage au cinéma d’auteur, outrage à sa propre carrière… Boudé depuis par les salles et la critique françaises, pas remis en selle pour deux sous par la comédie (pas extraordinaire il est vrai) Ryuzo and His Seven Henchmen, l’auteur jadis adulé de Sonatine clôt aujourd’hui la geste criminelle de l’intraitable Otomo, yakuza à l’ancienne pris dans les intrigues et les coups tordus à trois bandes des clans Hanabishi, Sanno et Chang (Outrage Coda, sorti le 1er décembre en exclusivité sur la plateforme e-cinema.com).

Manigances vicieuses, trahisons, gueulantes, tabassages, fusillades… Oui, c’est vrai, le sensei ne fait pas ici dans la dentelle. Et peut-être tout particulièrement dans ce dernier volet, avec notamment cette mémorable explication de texte à la mitraillette dans un restaurant. De quoi vous ruiner une moquette. Mais que celui qui n’a pas jubilé de retrouver Beat Takeshi en dur à cuire sarcastique lui jette la première bobine ! On est loin des audaces stylistiques de ses meilleurs opus, certes, mais on se régale quand même. Pas de temps mort, du suspense, une mise en scène de la violence parfaitement maîtrisée… Ça reste de la belle ouvrage. En fait, il faudrait considérer cette trilogie comme la série de Kitano, un projet un peu à part dans sa filmographie, un plaisir simple, direct, qui ne réinvente pas le genre mais propose un récit solide, des personnages forts, un casting impeccable et un savant dosage entre scènes intimistes et action spectaculaire. Peut-être avait-il besoin de ça, d’une longue respiration, de laisser un peu de côté l’“auteur” et de confier les rênes à l’artisan.

Moins de plans fixes, moins de cadres inattendus, (beaucoup) moins de poésie, plus de travellings, de péripéties… C’est vrai, l’auteur et l’artisan ne sont pas exactement la même personne. L’un étire le temps, goûte la magie de l’instant, décale son regard et révèle la tendresse derrière la noirceur, l’autre cadre efficace, ne traîne pas en route et met en avant l’intrigue. Les deux se sont parfois très bien entendus, dans Zatôichi par exemple. Aussi ne condamnons pas Mister Takeshi sous prétexte de préférer voir à l’œuvre le docteur Kitano. Ils ont besoin l’un de l’autre. Soyons patients. Attendons – bien sûr – le prochain grand film du maître japonais, mais sachons aussi profiter de ce qu’il a à nous offrir comme “entertainer”, parce que le fun n’est pas un vice, parce que c’est ce qu’on ferait s’il était américain, et parce qu’on le prend comme il est, voilà tout.