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Le dernier film de Wang Bing à voir sur Arte "Mrs. Fang" de Wang Bing

Un an après la sortie en salles de Ta’ang et une semaine avant celle d’Argent amer, la chaîne Arte a diffusé le 14 novembre un autre documentaire de Wang Bing, Mrs. Fang, qui est en fait sa dernière réalisation en date. Depuis le milieu des années 2000, celui-ci tourne en moyenne un film par an. Si au cinéma ce n’est pas le nombre qui fait l’importance d’une carrière, force est de constater que celui dont on pouvait penser au départ qu’il resterait avant tout l’homme d’un film unique, le monumental À l’ouest des rails (2002), est en train de bâtir une œuvre de tout premier ordre sur le long terme. De format court en format très long, de vaste peinture en portrait intimiste, en passant même par la fiction (Le Fossé, 2010), le geste ne cesse de se prolonger, sans que soient altérées ni sa radicalité, ni sa puissance, ni sa beauté, pour aboutir sans doute à la création d’une véritable fresque humaine (Graal généralement recherché par les documentaristes). Mrs. Fang est un nouveau jalon sur cette route sinueuse et sombre mais éclairée de multiples petites flammes, que représente le cinéma de Wang Bing. Ce documentaire a remporté cet été le Léopard d’or du festival de Locarno.

Madame Fang, approchant les 70 ans, vit ses derniers jours dans la province du Fujian, dans le sud-est de la Chine. Malade, alitée jour et nuit, dans l’incapacité de communiquer, elle est entourée de toute sa famille dans sa modeste maison de Huzhou. Wang Bing est là, dans ces ultimes moments, pour filmer une femme qui nous quitte et en même temps les vies adjacentes qui continuent, comme par propagation d’ondes. Il observe attentivement une dame qui agonise, clouée dans son lit, ne pouvant effectuer que de rares mouvements et laissant par la force des choses ses proches (et le spectateur) s’interroger sur son degré de conscience. À plusieurs reprises, le cinéaste se rapproche jusqu’à cadrer en long et gros plan ce visage émacié, ce regard opaque et cette bouche continûment ouverte. La mort au travail ? Inversons plutôt : la vie qui persiste.

Sujet délicat et éprouvant que celui de la fin de l’existence, surtout lorsqu’il est traité de manière aussi frontale. Deux ombres peuvent parfois se dresser dans ces occasions, nommées complaisance et voyeurisme. Mais ici, d’une part, la caméra traque une vérité respectueuse et se refuse à être outil de provocation du sensationnel. Elle sert à enregistrer une réalité difficile à regarder en face mais jamais dégradante pour la personne filmée. D’autre part, la mort elle-même n’est pas filmée. Il n’y a pas d’image de la défunte une fois le terme atteint (mais il y a cette idée magnifique des membres de la famille filmés de dos et masquant le corps). Wang Bing guette donc moins l’arrivée de la mort qu’il ne piste les signes de vie.
Madame Fang est au centre de l’attention de ses proches et l’homme qui la filme prend appui sur cette position de circonstance pour structurer son œuvre. Wang Bing part d’un point central mais fuyant, s’obscurcissant, pour ramifier à l’aide de petits fils. Effectivement, nous ne resterons pas dans cette pièce, comme nous pouvions le croire, ou le craindre, au début. La caméra s’attarde sur les mains des enfants de Madame Fang qui agrippent ses bras maigres. Ainsi se créent des ponts. La parole de ceux qui l’entourent font également des liens : par bribes, on en apprend un peu sur eux et sur le passé de la dame. Par ailleurs, comme dans tout grand documentaire, les relations entre les gens sont traduites par la gestion de l’espace. Les plans serrés sur Madame Fang alternent avec ceux, larges, sur le lit et l’assemblée autour, dans une pièce toute en longueur et perspectives. Entre ses plans à la durée étalée, Wang Bing opère des changements d’axe limpides et donne à saisir l’organisation de la maison, puis de la rue, puis du quartier.

Partant du centre, donc, on peut suivre deux ou trois protagonistes partir à la pêche électrique en eaux suspectes ou s’arrêter boire un verre sur le trottoir avec les voisins. On les suit en passant des portes. Or la marche ou la course des gens, les franchissements des seuils ou des couloirs, rendus dans l’extrême longueur des plans sont parmi les choses les plus fascinantes chez Wang Bing (sans que la mise en scène leste ces mouvements d’une signification précise, qui serait trop pesante). La chambre de la malade pouvait paraître comme un îlot et de même, l’humanité sembler se perdre et s’éteindre mais bientôt, des chemins sont tracés, menant ailleurs. Au loin, brillent même d’autres lumières. Dehors, le monde nous est montré enténébré, juste traversé par les rais de quelques lampadaires et autres torches de pêcheurs. Hormis dans la dernière séquence, le film est drapé de noir. Mrs. Fang est un documentaire tissé de fils précaires : une vie tenant à un souffle, une lumière zébrant l’obscurité, une couverture préservant du froid. Le cinéma de Wang Bing est parsemé de ces motifs fragiles, simples mais déterminants. Souvent, ils sont à l’origine d’images à la beauté saisissante. Ici, la longueur apparie un plan large sur une barque avançant sur un étang et le visage d’une mourante.

Sur ce visage rongé par la maladie, des yeux nous regardent mais ne nous « disent » rien. De la même façon, le cinéaste ne nous dit pas que l’obscurité chinoise est métaphorique. Il ne pointe pas non plus les causes sociales de la mort de Madame Fang, qu’il accompagne « seulement ». À partir d’un constat particulier glaçant, l’inquiétude est universelle. Au spectateur de tirer les conclusions, mis devant ces images de misère ou de souffrance, de résistance des corps à la pressurisation de n’importe quelle nature. Bien sûr, il faut être prêt à faire le chemin, exigeant, usant parfois.
Il n’est pas question de faire du cinéma à la fois ardu et empathique de Wang Bing le modèle absolu qu’il conviendrait de suivre, pas même dans le cercle du documentaire, il n’est pas demandé de tout faire passer, dorénavant, par ce canal créatif, modeste et rigoureux, mais il faut souligner toutefois combien, entre une production majoritaire soumise à un langage télévisuel bêtifiant et tout un pan du cinéma d’auteur emporté dans une dérive hanekienne de maîtrise formelle asphyxiante et moralisatrice, ce type d’expérience artistique et émotionnelle est aujourd’hui nécessaire.

Mrs. Fang, de Wang Bing (2017, Chine – France – Allemagne, 87 min), est visible sur le site internet d’Arte jusqu’au 12 janvier 2018.