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Entretien avec María Isabel Ospina, réalisatrice 100% doc Colombie : regards féminins

La réalisatrice María Isabel Ospina était l’une des invitées du cycle cinématographique « 100% doc Colombie : regards féminins » organisé par le Forum des Images du mardi 31 octobre au mardi 7 novembre 2017 dans e cadre de l’Année France-Colombie où elle présentait ses deux longs métrages documentaires: Il y aura tout le monde (2008) et Ça tourne à Villapaz (2014).

 

 

Cédric Lépine : Ton documentaire est fortement porté par la personnalité de Víctor : peux-tu le présenter en quelques lignes ?

María Isabel Ospina : Víctor est un artiste qui est né et qui a toujours vécu à Villapaz, village afro-colombien très pauvre du sud-ouest du pays. Dans son œuvre, constituée de peinture, photomontage et vidéo, il s’intéresse principalement à la culture noire à laquelle il appartient. Víctor est un garçon sensible, drôle, intelligent, passionné et généreux. Après avoir travaillé dans les champs de canne à sucre, il vit aujourd’hui essentiellement des travaux de maçonnerie qu’il effectue à Villapaz ou dans les villages voisins.

C. L. : Comment le scénario a été développé : au montage à partir des rushes issues du tournage, ou bien avec une idée précise d’histoire à raconter au moment du tournage ?
M.
I. O. : Avant de commencer le tournage de mon film, je savais que je voulais faire un portrait de Víctor en tant que réalisateur. Et, comme je connaissais sa méthode de travail, je savais que son portrait de cinéaste serait aussi un portrait de son village.
J’avais vu tous les films de Víctor (une vingtaine) et j’avais choisi les extraits que je voulais utiliser dans mon film, des extraits qui rendaient compte de son œuvre, tant au niveau du contenu qu’au niveau formel. Et je savais que je voulais créer des liens entre ces fictions et le réel au moment du tournage, pour montrer la manière dont l’amalgame réalité-fiction / personne-personnage, propre à son œuvre, trouvait une inspiration ou des prolongements dans la vie des habitants de Villapaz.
Sur cette base, l’écriture du scénario a continué à se faire durant le tournage et puis lors du montage, avec des « trouvailles » qui allaient dans ce sens, mais dont je n’ai vraiment pris conscience qu’au moment de la postproduction.

C. L. : Autour de ce personnage généreux et passionné de cinéma, on voit apparaître l’enjeu politique et démocratique qui consiste à ce que chacun puisse disposer de sa propre image se reflétant dans ses propres histoires. Cet enjeu politique t’a aussi accompagné au cours de la conception du film ?
M. I. O. : Oui, c’est une des raisons qui m’ont fait penser que le projet audiovisuel de Víctor (et pas seulement son œuvre) était important à documenter. Tout d’abord, son processus engendre un lien social qui se crée grâce au cinéma puis, le discours de Víctor est emprunt d’une conscience politique et sociale qui, naturellement, se reflète dans ses histoires.
Le documentaire est devenu un amplificateur de ce que Víctor a mis en place dans son village. C’est évidemment une des choses que j’espérais en faisant le film : ouvrir des portes à Víctor et à son travail, mettre en avant sa démarche et ses idées, étendre son discours et cet enjeu politique et démocratique au-delà de Villapaz et des villages voisins. La diffusion du film sur Señal Colombia, la chaîne publique nationale, a par exemple permis que partout dans le pays on entende parler de Villapaz, de ses problématiques et de la démarche de Víctor.

C. L. : Contrairement aux idées reçues, on découvre avec ton film qu’un documentaire est capable de faire preuve d’humour : comment l’as-tu pensé et envisagé ?
M. I. O. : Víctor est quelqu’un de joyeux dans la vie et il s’amuse en faisant des films. Rien ne le rend plus heureux qu’imaginer, tourner, monter et projeter au public ses histoires. Les gens se prêtent au jeu du tournage avec bonne humeur et les conditions précaires, ainsi que le non professionnalisme des comédiens, engendrent souvent des situations cocasses. Je ne voyais donc pas comment mon film n’aurait pas pu rendre compte de tout cela.
Cependant, le film montre aussi que la vie n’est pas tout rose à Villapaz. Les difficultés des gens apparaissent à l’écran, elles ne sont pas cachées ni diminuées. Mais, avec son cinéma, Víctor réussit à avoir une certaine emprise sur la réalité du village et les villageois ; à travers la fiction, il transforme le réel.

C. L. : Comme ton précédent documentaire autobiographique où il était question de ta famille, dans Ça tourne à Villapaz il est question d’une recherche d’identité autour de toute une communauté villageoise qui finit par faire corps social devant et derrière la caméra de Víctor. Ta caméra est selon toi très sensible à cette question?
M. I. O. : Je crois que je suis effectivement sensible à cette question de la recherche d’identité, en tant qu’étrangère, mais je suis surtout sensible à la recherche de la place qu’on peut avoir au sein d’une famille, d’une communauté ou de la société, et à la recherche de la place qu’on peut avoir comme cinéaste. Víctor fait bien sûr exister Villapaz et en cherche son identité en explorant les mythes et le passé, en essayant de dessiner son présent, mais il est également dans une quête personnelle en tant qu’artiste.

C. L. : Si les films de Víctor produisent du lien social, sens-tu que ton film voyageant dans les salles françaises permet de recréer des liens d’un pays à un autre autour d’une même passion pour le cinéma ?
M. I. O. :
Je pense que ce qui est beau dans le cinéma, et dans n’importe quelle pratique artistique, c’est la possibilité que des gens de cultures et univers différents soient touchés par des histoires qui paraissent a priori lointaines. On m’a souvent dit avant le tournage de Ça tourne à Villapaz que c’était un projet très local, parce qu’il se passait dans un tout petit village colombien. Mais je vois qu’il réussit à toucher et à intéresser de nombreuses personnes, peu importe leur nationalité, et pas seulement celles qui ont un lien direct avec le cinéma.

C. L. : La Colombie a été la nationalité cinématographique la mieux mise en valeur quelques années plus tôt au festival de Cannes avec les multiprimés : La Sombra y la tierra, El Camino de la serpiente : ton documentaire participe-t-il aussi de l’effervescence de cette production nationale à travers la confiance qu’ont les cinéastes dans leurs images ?
M.
I. O. : C’est vrai qu’il y a une effervescence en ce moment mais Víctor ne participe pas de ce phénomène, et il a commencé à réaliser des films avant cette poussée du cinéma colombien sur la scène internationale. Víctor est assez isolé dans son village, il ne connaît pas vraiment les autres réalisateurs même s’il a eu récemment l’occasion d’en croiser certains. Il est totalement en dehors du système traditionnel de financement du cinéma, essentiellement basé sur des subventions qu’il n’a jamais obtenues, car il n’est pas armé pour rédiger des dossiers ou établir des budgets suivant les normes académiques attendues par les institutions.

C. L. : Si la réalisation est une chose, la distribution en est une autre, tout aussi importante pour permettre la vie d’une film : quelle a été la réalité de la diffusion de Ça tourne à Villapaz afin de lui permettre de rencontrer ses spectateurs ?
M.
I. O. : Le film a été sélectionné dans plusieurs festivals puis c’est le bouche-à-oreille qui a amplifié et prolongé la vie du film. Depuis deux ans, il a été projeté dans plus de 70 lieux différents, en France, en Colombie et à l’étranger. Il vient d’intégrer le catalogue Images de la Culture du CNC en France et la plateforme Internet Cinescuela en Colombie : l’accès au film sera donc grandement facilité pour les bibliothèques, écoles et centres culturels dans ces deux pays.