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Entretien avec Joachim Trier “Nous voulions faire un film d'horreur féministe”

Rendez-vous est pris ce mardi après-midi à Paris, où le Norvégien Joachim Trier, 43 ans, en pleine promotion, fait une visite éclair avant de repartir pour Oslo puis Los Angeles. À peine fatigué par une journée d’interview, et un quart d’heure avant de faire ses bagages, le réalisateur d’Oslo, 31 août et Back Home est venu nous parler de Thelma, un film à mi-chemin entre thriller psychologique, film d’apprentissage et drame fantastique.

Comment vous est venue l’idée de Thelma ?

C’est toujours difficile de se rappeler à quel moment exact vous vient l’idée d’un film. Mais je me souviens que quand nous (NDLR : le réalisateur et son scénariste historique, Eskil Vogt) avons commencé à réfléchir à un scénario, nous pensions davantage à un film d’horreur. Nous voulions du surnaturel, beaucoup de musique… Je voulais rompre avec ce qu’on attendait de moi. Mais alors que nous travaillions, ce personnage est apparu, et il est devenu tellement important dans l’histoire que nous avons commencé à regarder davantage vers ce que nous avions fait auparavant, en abordant des thèmes comme la famille, l’individualité, des questions plus existentielles… Nous avons alors réalisé que nous n’étions pas intéressés par les meurtres, le sang. Ce qui nous intéressait, c’était de construire un scénario plus métaphorique, dans lequel l’horreur serait interne, et pas incarnée par un monstre. Et c’est ce que le film est devenu.

Aviez-vous décidé dès le début que le personnage principal serait une femme, et qu’elle serait lesbienne ?

Non, ça a pris un moment. Et puis le personnage s’est imposé. Quant à sa sexualité… Nous avions un collègue de travail qui est gay, et dont le père est très strict, et pendant un moment, ça nous a inspiré un personnage de l’histoire. Au début, il y avait beaucoup de visages. Et puis nous avons commencé à faire des recherches sur l’épilepsie, et un expert nous a parlé de l’épilepsie psychogène, une forme non-neurologique de la maladie, et des CPNE – les crises psychogènes non épileptiques. Il nous a expliqué que la plupart des patients qui souffraient de CPNE avaient refoulé des traumatismes émotionnels. Et c’est cet expert qui nous a demandé : “Ce personnage dont on parle, est-ce qu’elle est lesbienne ?” Nous nous sommes regardés et nous avons répondu : “Non… mais c’est une super idée !” Ainsi, nous n’avions plus besoin de l’autre personnage, tout à coup le scénario se recentrait sur l’histoire d’un père et de sa fille. Puis l’histoire d’amour avec Anja est arrivée, et nous avons réalisé que nous pouvions faire une belle histoire d’amour, avec les interactions que ça implique, les effets que ça peut avoir sur une fille très religieuse. Après ça, nous avons fait des recherches auprès de milieux très chrétiens, nous avons rencontré beaucoup de personnes qui avaient rompu avec leurs communautés parce qu’elles n’y étaient pas acceptées. On s’est rendus compte que c’était très important, c’était une vraie découverte.

Votre film évoque le désir, mais aussi les tabous de la sexualité…

Tout le propos du film tourne autour de la perte de contrôle. La première chose qui nous est venue en tête, c’est que, lorsqu’elle est sujette à ses crises, Thelma s’humilie, elle perd totalement le contrôle de son corps. C’est comme perdre le contrôle quand on conduit, c’est l’horreur. Thelma vit un cauchemar. Le film parle donc de cet abandon du corps, des émotions… et ensuite de certaines forces.

Ces thèmes reviennent dans l’une des scènes centrales du film – appelons-là “la scène des serpents”. Était-ce compliqué à tourner ?

J’ai tourné beaucoup de scènes érotiques pour mes précédents films. L’important, c’est de mettre en place les bonnes conditions de tournage. Je travaille ces scènes avec les acteurs, ils m’aident à décider comment nous allons procéder. J’ai une idée assez claire de ce que je veux, mais je veux aussi créer un environnement sûr. Cette scène parle de honte et de désir, c’est une scène presque masochiste, dans laquelle le personnage s’accorde le droit d’être belle, mais accepte aussi de laisser quelque chose d’autre la dominer. Et Thelma réalise que c’est une position honteuse. C’était un vrai challenge, parce que nous devions tous les deux accepter qu’elle voulait être belle pour l’autre fille, mais en même temps nous avions vraiment envie de ce retournement de situation – qui, sans le révéler, conduit à l’humiliation. Le film parle essentiellement de ça. 

La plupart des films d’horreurs parlent des femmes comme de victimes, ou comme de personnages qui ont peur…

Malgré tous ces aspects, Thelma est un personnage assez solaire.

Eilie Harboe est une actrice fantastique. Elle avait joué dans quelques films auparavant, mais elle est encore très jeune, elle n’a pas beaucoup d’expérience. Mais elle est extrêmement talentueuse. Elle a le pouvoir, la combinaison entre vulnérabilité et le vrai pouvoir. Dès le début nous voulions faire un film d’horreur féministe, dans lequel la femme ne serait pas la victime. Nous voulions une jeune femme puissante. C’était très important, parce que la plupart des films d’horreurs parlent des femmes comme de victimes, ou comme de personnages qui ont peur. Ce que nous voulions, c’était un personnage qui construit un pont entre sa vulnérabilité d’adolescente et le monde adulte, qui prend le pouvoir en somme. Eilie a cette capacité-là. Et elle est aussi très courageuse : elle voulait faire toutes ses scènes elle-même. Elle a pris des cours de natation, elle a tourné avec de vrais serpents sur le plateau… Et, en même temps, elle est très cool. Si elle continue à travailler comme ça, elle deviendra une vraie star. Je suis très content d’avoir pu travailler avec elle.

Parce qu’elle est religieuse, parce qu’elle ne boit pas, Thelma est regardée comme un phénomène par les autres étudiants…

La plupart de mes films parlent d’hommes et de femmes qui éprouvent des difficultés à communiquer avec les groupes. On le voyait beaucoup dans Oslo, 31 août, ce sentiment d’être perdu, d’être un outsider. J’imagine que c’est un thème qui m’intéresse. Mais Thelma garde espoir. Je voulais faire un film héroïque sur un “freak”, mais de son point de vue. Thelma doit apprendre à s’accepter et trouver un moyen de prendre la main sur ces choses terrifiantes qui lui arrivent.

Les parents sont très présents : ils sont stricts, mais aussi proches de leur fille, notamment le père. Comment avez-vous construit ces personnages ?

Je voulais créer des antagonistes. C’était beaucoup plus intéressant, parce que le film raconte une relation père-fille tragique. Il fallait rendre le père intéressant, créer une dynamique puissante dans la manière dont il conditionne sa fille. En même temps, son amour est très important pour elle, parce qu’elle se sent seule. Elle se sent davantage aimée par ses parents que d’autres. Mais c’est à double tranchant : Thelma ne peut pas être libre si elle veut que son père continue à l’aimer. C’est une vision exagérée de la plupart des relations parent-enfant.

Aviez-vous la fin du film en tête dès le début ?

Oui, nous voulions que Thelma ait sa revanche. Et nous voulions cette image très forte avec le feu et l’eau.

Vous privilégiez des plans larges, le grand angle… Vous avez travaillé pour la première fois en cinémascope, ce qui donne un vrai souffle au film. Est-ce que vous avez éprouvé des difficultés à travailler avec ce format ?

Oui, sur grand écran, l’effet du cinémascope est génial. Mais, dans la pratique, travailler avec ces objectifs est très difficile. Techniquement, ces lentilles représentent un challenge. Je fais beaucoup de plans rapprochés des personnages, et d’autres très larges. Vous ne pouvez pas utiliser de zooms comme sur les autres dispositifs, cela oblige à trouver de nouvelles manières de filmer. Mais à l’arrivée, le film y gagne, c’est beaucoup plus cinématographique.

Vous allez continuer à travailler avec ces lentilles ?

Euh… je ne suis pas sûr (rires). Mais, pour ce film, c’était parfait.

La musique est encore une fois très importante ; est-ce que vous travaillez cet aspect en amont ou en post-production ?

Cela dépend des films. Dans Nouvelle Donne nous savions, dès l’élaboration du script, que nous voulions Joy Division, New Order… Pour ce film, là nous avons développé la musique au fur et à mesure. À l’arrivée, il y a de la pop, mais aussi du Philip Glass, beaucoup de choses plus classiques… Il y a beaucoup plus de musique dans ce film que dans les autres, et moins de dialogues. C’est plus visuel.

Le scénario est plus classique que celui de vos précédents films : c’est un vrai thriller, avec du suspense. Quelles ont été vos inspirations ?

D’abord, une tradition de films fantastiques où tout était beaucoup plus allusif. Des films comme Ne vous retournez pas, de Nicholas Roeg, un film de 1973 avec Donald Sutherland et Julie Christie, qui bizarrement n’est pas très connu en France C’est un film d’épouvante assez étrange avec deux parents qui perdent leur enfant. La mère pense qu’elle peut parler avec son bébé, et le père commence à le voir…. C’est une histoire de revenants. J’ai aussi été inspiré par Rosemary’s Baby de Polanski, The Dead Zone de David Cronenberg – l’adaptation de Stephen King. Tous ces films parlent d’humains confrontés à des éléments surnaturels qui s’immiscent dans leur quotidien. Ce ne sont pas des films avec des aliens, des films d’horreurs à proprement parler. Ils parlent de la manière dont le surnaturel fait perdre aux personnages le contrôle d’eux-mêmes, contrarie leurs souhaits et leurs intentions.

Le film parle de la perte de ce qu’on a de plus cher.

L’idée était de prendre des situations banales et de les pervertir. Prenez la première scène : on voit un père et sa fille marcher dans les bois, c’est comme une publicité pour la Norvège, ils se promènent, boivent du café au milieu de la forêt… Ils sont dans la nature, tout se passe bien… On voulait faire un peu comme David Lynch quand il filme une famille d’Américains moyens, et qu’on découvre que tout est tordu. On a transposé cette vision dans les paysages de Norvège. Qu’est-ce qu’on fait quand il fait beau le dimanche ? Une balade en forêt. Et nous avons retourné cette situation, de manière très cruelle, pour la faire virer au cauchemar, à la tragédie. Thelma – nous l’avons réalisé sur le tard -, c’est ça : un cauchemar familial.

Thelma, de Joachim Trier. Avec Eili Harboe, Okay Kaya, Ellen Dorrit Petersen. 1h56. En salle le 22 novembre 2017.