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Salut l’artiste ! Jean Rochefort (29 avril 1930 – 9 octobre 2017)

C’était au printemps 1999. Les Fiches fêtaient leurs 65 ans et la sortie de leur numéro 1 500, en projetant, dans le mythique (pour certains d’entre nous) cinéma Mac-Mahon, The Big Lebowski et le petit chef-d’œuvre de P. Salvadori, Cible émouvante, qui étoilait Jean Rochefort. Et celui-ci, que notre rédaction considérait unanimement comme l’un des géants de notre cinéma, nous avait fait l’honneur et l’amitié d’être parmi nous. J’ai eu la chance d’être près de lui lors de la projection et j’entends encore son rire, spontané, énorme, vrai, devant le film des frères Coen. J’étais d’autant plus ému qu’il faisait partie de mon panthéon depuis que je l’avais découvert sur la scène du T.N.P. de Jean Vilar en 1961, et je n’avais jamais manqué depuis l’une de ses créations théâtrales. Car celui qui marqua le cinéma par son humour décalé, son élégance de gentleman et sa folie douce, et y fut “notre Cary Grant”, comme l’écrivit Claude-Marie Trémois dans Télérama en 1979 (c’était, je crois, à propos, du Courage fuyons de son copain Yves Robert), fut aussi, on l’a un peu oublié, un très grand de la scène, formidable dans Obaldia, Tchekhov, Dürrenmatt, Mamet, Pinter (bien sûr!) et… Fernand Raynaud, dont il mit en spectacle les sketches admirables avec la complicité musicale de B. Fontaine en 2004. Fernand Raynaud, l’objet de la seule brouille entre Mathilde et Antoine dans @Le Mari de la coiffeuse (1) de Patrice Leconte (1990)…

Si l’on me demandait de choisir un film parmi la grosse centaine qu’il tourna, ce serait sûrement cette ode tranquille à l’amour fou, ce chef-d’œuvre où Rochefort, libre, dans un costume superbement taillé sur mesure par P. Leconte, a mis tant de lui-même et exprime, comme si de rien n’était, toutes les richesses de son immense talent. Vous pourriez me faire remarquer que j’aurais pu aussi choisir chez Leconte Les Grands Ducs (1996), Ridicule (1996) (1) ou Tandem (1987), le film qui lui fit retrouver le grand public après quelques années où sa carrière put sembler marquer le pas. Vous auriez raison aussi de me rappeler ses prestations magistrales chez B. Tavernier, auprès de son ami Noiret, L’Horloger de Saint-Paul (1973) ou Que la fête commence (1975, rejoint aussi par son copain Marielle), et que dès ses premières années cinématographiques, il creva l’écran dans les superbes de Broca (Cartouche, Les Tribulations d’un Chinois en Chine, tous deux avec son pote Belmondo, Le Diable par la queue…). Et aussi, pardi !, l’une des nombreuses réalisations où Yves Robert, ce généreux et sensible “charpentier de la pelloche” comme il aimait à l’appeler, lui mitonna de goûteuses prestations depuis Le Grand blond (1972) jusqu’au Bal des casse-pieds (1992) auprès d’une adorable Miou-Miou, avec une tendresse particulière pour ce Salut l’artiste (1973) où il incarne, avec M. Mastroianni, l’un de ces obscurs et nécessaires tâcherons du cinéma : la séquence où il doublent un canard de dessin animé restera un morceau d’anthologie.

On ne saurait bien sûr omettre son étonnant capitaine du Crabe-tambour (P. Schoendoerffer, 1977) qu’il contribua avec Dufilho et Rich à transformer en chef-d’œuvre, ni, tout bien réfléchi, le tout récent film réalisé par T. Gilliam après le fiasco de son Don Quichotte (2001). Un tournage triplement catastrophique : Rochefort était évidemment fait pour incarner Quichotte, mais acteur et réalisateur ne s’entendirent pas (l’amoureux passionné des chevaux Rochefort (2) ne put supporter le traitement infligé à la jument qui devait être Rossinante), un grave accident de tournage l’empêcha par la suite de “monter”, et le film ne vit pas le jour… Donnons-lui pour finir la parole, comme l’a fait M.-N. Tranchant dans le bel hommage qu’elle lui a rendu sur le site du Figaro : “Dans ma jeunesse, j’étais timide et assez solitaire. Le dimanche après-midi, j’allais voir Gary Cooper et je me disais : c’est là-bas qu’il faut habiter. Derrière l’écran”.


  1. Intelligemment rediffusé en hommage par la télévision.

  2. Jean Richard a dit un jour qu’il nourrissait les lions de sa ménagerie avec des navets. Les crucifères furent parfois aussi au menu des chevaux de J. Rochefort !