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On ne va pas réinventer la démocratie en trois mois Entretien avec Mariana Otero pour la sortie de L'Assemblée

La réalisatrice de Entre nos mains et À ciel ouvert, nommé aux Césars en 2011, retrouve le public avec L’Assemblée, tourné pendant l’occupation de la place de la République par les manifestants de Nuit debout. Trois mois durant, Mariana Otero a suivi le mouvement qui a essaimé dans toute la France, entre espoir d’une nouvelle forme de démocratie et impuissance face aux décisions gouvernementales. Le film sort aujourd’hui dans une trentaine de salles. Retour d’expérience.

 

 

Comment êtes-vous arrivée place de la République et quand avez-vous décider de faire ce film ?

Je suis arrivée place de la République un mois avant le 31 mars [NDLR : jour de la naissance de Nuit debout]. Le mouvement est né à l’appel de Ruffin [rédacteur en chef de la revue Fakir et réalisateur de Merci patron !] qui avait organisé une grande réunion à la Bourse du travail pour réfléchir à des moyens de lutter contre la loi Travail [ou loi El Khomri].Nous avons décidé de ne pas rentrer chez nous après la manifestation. A cette époque, je venais de terminer d’écrire un projet, j’avais du temps et j’ai décider d’entrer dans l’une des commissions créées pour organiser ce rassemblement. J’ai rejoint la commission Communication en expliquant que j’étais cinéaste, mais que je ne filmerais pas. J’étais là pour distribuer des tracts, comme une citoyenne ordinaire. J’étais là le 31 mars, et je suis revenue le 32 mars, et ce que j’ai vu m’a paru tellement incroyable, inédit et émouvant que j’ai été cherché une caméra et j’ai commencé à filmer. Au début, je filmais des petites vidéos, des vignettes que je mettais sur ma chaîne YouTube, “Les Yeux de Marianne”. Mais je trouvais que ça ne rendait pas compte de ce qui était assez incroyable sur cette place, le travail des manifestants. C’était très sérieux, même si il y avait aussi un côté festif. Chaque jour, les gens revenaient pour réfléchir à différentes choses : l’économie, le travail, le climat, l’écologie… Il fallait arriver à saisir ça. Je me suis dit qu’il fallait que je m’installe dans une commission, et j’ai décidé de suivre la commission Démocratie sur la place, qui avait en charge l’assemblée, parce que c’est ce qui me semblait le plus spécifique à Nuit debout. Dans les autres réunions on évoquait des sujets dont on peut parler dans des réunions d’Attac par exemple. Je me suis demandé comment ils allaient faire pour donner la parole à 1 000 personnes, à faire en sorte que la parole circule et que personne ne s’en empare plus qu’un autre. Comment faire pour que de ces paroles singulières naisse quelque chose de collectif ? Je me suis installée là pendant trois mois, avec mon ingénieur son.

 

Au début du film, l’un des intervenants dit : “Nous apprenons tous ensemble cette démocratie que nous voulons inventer”. A posteriori, qu’est-ce que le mouvement a inventé ?

Ils ont inventé un moyen de faire en sorte que des milliers de personnes puissent parler ensemble et s’écouter, ce qui est assez remarquable. Jusque là, quand des milliers de personnes étaient réunies, une seule personne parlait, comme dans les meetings ou dans les réunions de syndicats ou de partis. Nuit debout a mis en place un système qui a extrêmement bien marché, avec une écoute très attentive et des prises de parole très différentes, de bons orateurs, de moins bons… Ils arrivaient à décider de choses précises et à organiser des débats. Après, comment construire à partir de ça ? C’est ce que Nuit debout a moins bien réussi. En même temps, on ne va pas réinventer la démocratie en trois mois.

 

 

Qu’est-ce que Nuit debout a réussi mieux que les réseaux sociaux et les différentes formes de e-démocratie ?

La démarche physique est irremplaçable. Partager la réflexion, et y compris avec son corps, c’est très important. Nuit debout s’est aussi essoufflé à cause des réseaux sociaux : ça permettait d’attirer du monde bien sûr, mais petit à petit les gens sont moins venus, ils regardaient ce qui se passait sur la place avec leur téléphone portable, via Periscope, et ne venaient plus. Ils sont devenus spectateurs, sans pouvoir réagir. Et moins il y avait de monde, moins les personnes présentes étaient motivées. C’est le paradoxe des réseaux sociaux, relayer le mouvement mais à l’encontre de la démarche physique. Il y a tout un processus personnel qui passe par le côté physique, comme l’explique l’un des intervenants. D’abord on passe, puis on écoute, puis on s’assoit. C’est impossible de faire ça en suivant la manifestation sur un écran. On est tenu à distance, on n’est plus dans la participation.

 

On voit beaucoup de sourds.

Ils étaient là dès le début, et assez nombreux, et très présents. Il y avait toujours un traducteur de la langue des signes, et ils avaient leur commission Langue des signes, qui travaillait sur le handicap et la reconnaissance de leur langue. Dans le film, on voit un sourd aveugle qui se fait traduire le discours, qui lui-même évoque la nécessité de trouver des traducteurs pour communiquer avec les migrants. J’ai trouvé ça très beau, cette volonté de traduire et transmettre la parole, l’idée que personne ne doit être exclu.

 

Les interventions sont très courtes, le temps de parole est limité à deux puis trois minutes…

C’est tout le paradoxe. Si on laisse quelqu’un s’exprimer pendant une demie-heure, il prend le pouvoir. Il y a une équivalence obsessionnelle à Nuit debout entre la parole et le pouvoir. Il faut donc que tout le monde ait le même temps de parole et le respecte quelle que soit la qualité du discours. Il faut que la parole circule et soit transmise. Je crois que même si c’est peu, les gens ont réalisé que ce qu’on disait, d’autres réagissaient dessus et le discours circule. Si on est patient, ce qu’on a envie de dire, quelqu’un d’autre va dire ce qu’on n’a pas eu le temps de dire en trois minutes.

 

 

Est-ce qu’il y avait une tentation de la “phrase-choc”, de la punchline ?

Pas vraiment, parce qu’il n’y avait pas d’applaudissements qui auraient “spectacularisé” la parole. Il n’y a pas l’adrénaline du discours de meeting par exemple.

 

Vous montrez d’un côté le travail en commission, avec une parole apaisée, et les manifestations, avec des slogans beaucoup plus violents.

Au départ, je ne voulais pas filmer les manifestations, je voulais rester sur la place. Et puis quand j’ai vu ce qui se passait aux manifestations, j’ai trouvé l’attitude des CRS extrêmement violente. C’était monstrueux, très choquant. C’était la guerre, ça faisait peur et j’y allais la boule au ventre. Des gens ont perdu des yeux, ou ont été blessé aux jambes… Je me demandais si je reviendrais en entier, à la fin je ne voulais même plus y aller.

 

Est-ce que vous êtes restée en contact avec les intervenants de Nuit debout ?

Oui, et j’ai pu montrer le film aux intervenants que j’ai retrouvés. Ca n’a pas été facile pour certains de se voir à l’écran, même si ils ont plutôt bien accueilli le film. Je ne voulais pas transformer à l’écran ce mouvement en un concours d’éloquence, forcément il y a des discours plus faibles.

 

Propos recueillis à Paris par Marine Quinchon