Rechercher du contenu

Le cinéma tourne en carré

Difficile de ne pas faire le rapprochement entre les grands mouvements de société qui s’annoncent et la cassure qui est en train de s’opérer dans les films entre le réalisateur et son sujet, entre le filmeur et le filmé, entre l’émetteur et le récepteur de l’oeuvre. Partout, le lien humain est en train de se déliter. On jouit froidement, cérébralement, sans éclaboussures. Peut-être l’absurdité croissante des événements mondiaux, inondant en masse nos écrans et nos rétines, y est-elle pour quelque chose ? On a peur, on se retranche, on se recroqueville.
Derrière le voile de l’humour désabusé et de l’introspection intellectuelle, Claire Denis dit trop bien notre mal d’aimer dans Un beau soleil intérieur. Le film est assez brillant, intelligemment mis en scène, joué à la perfection, mais la chaleur lui manque : le soleil est froid. Froid comme celui qui éclaire d’une lumière crépusculaire, à travers un éternel rideau de brume, de poussière ou de pluie, le monde futuriste décrit pas Denis Villeneuve dans Blade Runner 2049. Là aussi, l’âme humaine semble éteinte : le film est plastiquement et sonorement magnifique, mais rien n’y est développé d’autre que les postulats d’une science-fiction datant des années 1960, usée, éculée, mille fois déclinée – jusqu’à être vidée de sa substance. Des robots, “plus humains que les humains”, s’y témoignent des sentiments numériques, aussi glacés qu’une suite de 1 et de 0. On y tombe amoureux d’un hologramme impalpable. On y verse une larme à l’évocation d’un souvenir qui aurait été “vraiment vécu”. Le cinéma pleure-t-il à l’unisson de ses réalisateurs une sorte de perte d’identité collective ? Confronté à une impasse dans sa quête de sens, ou, à défaut, de plaisir, serait-il condamné au cynisme ?
La Palme d’or du dernier festival de Cannes, The Square, arrive sur nos écrans. Tour de force ou imposture ? Il faudra aller le voir pour en juger. Toujours est-il que là encore, il est question d’individualisme, d’animalité refoulée, de sentiments réchauffés au micro-ondes. Serait-il temps de réapprendre à écouter nos instincts, de les laisser reprendre (au moins en partie) le contrôle sur les personnes sociales policées que nous sommes parfois devenus ? Est-ce dans le lâcher prise que nous parviendrons à distiller à nouveau un peu de chaleur entre les êtres, à créer ce peu de friction, de dialogue, d’entropie, nécessaire à toute forme de vie, artistique comme animale ? À ces thèmes urgemment actuels, le réalisateur offre un écrin carré, annoncé par le titre du film. Tout y est sous contrôle : la durée des plans, leur composition, leur enchaînement… The Square, comme bon nombre de films récents, est un film programmatique. C’est peut-être ça, le grand drame de cette année 2017 : plutôt que l’image d’un cercle dans lequel tourbillonneraient les idées de façon fluide, le 7ème art préfère celle du carré, aux coins duquel les sentiments viennent se heurter. Aujourd’hui plus que jamais, le cinéma a grand besoin d’empêcheurs de tourner en carré.