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Le cinéma documentaire selon Wiseman Parution du livre "Frederick Wiseman, à l'écoute"

Depuis 2015, les éditions Playlist Society ont réussi à se faire leur place dans le paysage en publiant dix ouvrages consacrés essentiellement à des cinéastes (de Terrence Malick à J.J. Abrams), mais aussi à la série Mad Men ou au groupe de rock Swans. À côté de cet ensemble remarqué, la vaillante maison a décidé de lancer une deuxième collection commençant avec ce livre-entretien, « Frederick Wiseman, à l’écoute ». De petit format, d’épaisseur modeste (128 pages) et de prix modique, l’objet renferme le résultat d’une rencontre avec le grand documentariste américain, précédé d’un essai sur son œuvre.

Cet essai est signé Laura Fredducci et titré « L’ingénieux Wiseman ». Dans un style clair et posé, l’auteure parvient à faire le tour d’une vaste filmographie (plus de quarante titres la constitue) en une vingtaine de pages, ce qui était au départ loin d’être gagné. Elle s’en tire remarquablement car elle sait dégager les lignes de force qui soutiennent l’imposant édifice documentaire du réalisateur de Titicut Follies tout en s’arrêtant, lorsqu’elle en ressent le besoin, sur une séquence importante, un détail significatif, un rapprochement entre deux films. Cet équilibre entre les considérations générales et les exemples précis traduit une connaissance de l’œuvre en profondeur et ne donne jamais l’impression d’un simple survol. Si certains thèmes ne sont pas abordés ou ne sont que brièvement évoqués, et si les films « européens » de Wiseman sont peu pris en compte pour mieux se concentrer sur son statut, incontestable, de grand observateur de la société américaine et de ses institutions, on relève plusieurs notations très pertinentes au fil de ce texte. L’une d’entre elles concerne « le grand théâtre du monde ». Laura Fredducci souligne que la vie sociale est déjà soumise à un système de représentation. Par conséquent, l’intrusion de la caméra de Frederick Wiseman ne saurait perturber véritablement le réel. Le donnant à voir fidèlement, elle le chargerait, de plus, à l’occasion, d’un humour et d’une « réflexivité » salutaires. Plus loin, Laura Fredducci s’interroge sur « l’utilité » de ces films, sur l’importance du langage, sur l’art du montage ou sur le regard nouveau porté sur les gens.

Les trois quarts restants de ce volume sont consacrés à des propos de Frederick Wiseman, recueillis en juin 2017 à Paris. Répondant précisément aux questions relatives à la pratique du tournage au long cours et à la technique, le documentariste est tout à fait passionnant lorsqu’il explique sa méthode de montage, celle qui lui permet de trouver, progressivement, la structure de chaque film, ainsi que son rythme propre. Il y revient jusqu’à la fin de l’entretien : « C’est fascinant comme le cinéma documentaire mobilise toutes vos facultés : pendant le tournage, c’est un sport et un exercice instinctif ; pendant le montage, c’est davantage de la réflexion. Je regarde parfois des séquences vingt fois pour être sûr ! C’est intéressant d’essayer de comprendre les comportements humains, les gestes ou les attitudes des gens. Si je ne comprends pas, je ne sais pas utiliser la séquence et l’intégrer à la structure. Je suis fasciné par ce travail, cela réclame beaucoup d’engagement. » Son cinéma repose sur l’attention, l’intuition et l’association d’idées, sur l’écoute et la peur du didactisme appuyé. Essayant d’arriver sur chaque lieu de tournage délivré de toute idée préconçue, Wiseman désire que le spectateur soit plongé dans le grand bain du réel et, surtout, qu’il trouve par lui-même son chemin et le sens à donner à ce qu’il voit. Au détour d’un échange sur la complexité des situations et des rapports humains, il se permet un sévère mais très compréhensible tacle sur l’idéologique Moi, Daniel Blake de Ken Loach.

Contre toute attente, l’un des mots revenant le plus souvent dans sa bouche est le mot « comique », l’étude de la société semblant aussi l’amuser beaucoup (il est vrai que, dans ses films, le grotesque et l’absurde, sinon le comique, du réel sont souvent démasqués et l’ironie perce régulièrement). Généreusement, il explique comment il est passé du noir et blanc à la couleur et de la pellicule au numérique, comment il intègre dans ses séquences de réunions les plans de personnes qui écoutent, comment il s’installe dans les lieux qu’il a choisi pour chaque projet, comment il conserve sa méthode tout en l’affinant avec l’expérience… Il parvient à évoquer plusieurs de ses films alors qu’il est interrogé spécifiquement sur quatre d’entre eux. On peut dire que « Frederick Wiseman, à l’écoute » est destiné aussi bien aux néophytes qu’aux connaisseurs de l’œuvre, exposant ses principaux mérites et son originalité avant de s’attarder patiemment, en compagnie de l’auteur, sur Titicut Follies (1967), High School (1969), Hospital (1970) et Ex-Libris (2017) en autant de chapitres. Cependant, comme toute sélection, qu’elle soit due aux circonstances (comme on le suppose ici) ou pas, elle peut laisser sur un sentiment de frustration. D’autant plus qu’elle opère dans ce cas un prélèvement sur une œuvre gigantesque rendue récemment accessible dans son intégralité par l’incroyable travail de l’éditeur de DVD Blaq Out. Pour qui s’est frotté à cet admirable ensemble, se pose inévitablement la question : pourquoi ne pas avoir interrogé le documentariste sur ces autres chefs-d’œuvre que sont Juvenile Court (1973), Welfare (1975), Near Death (1989), Public Housing (1997) ou Boxing Gym (2010) (ce qui aurait également rétabli ce déséquilibre des époques, Wiseman ayant tourné quasiment un film par an depuis la fin des années 1960) ? Par ailleurs, les nombreux films que Wiseman a consacré, ces dernières années, à des institutions culturelles cette fois, nous ont semblé orienter son cinéma vers de nouvelles thématiques pour la plupart écartées dans le livre (le rapport à l’art, la transmission des œuvres, le regard sur les corps en représentation, la tentation de l’abstraction, etc.). Enfin, une filmographie en bonne et due forme n’aurait pas été de trop. Nous sommes bien d’accord : il aurait fallu, bien sûr, pour couvrir toute la carrière, quintupler le volume ! Arrêtons donc de critiquer le livre pour ce qu’il n’est pas et conseillons la lecture de cet essai stimulant et de cet entretien éclairant sur un artiste majeur et, au-delà, sur l’art du documentaire.

 

Frederick Wiseman, à l’écoute

Essai de Laura Fredducci & Entretien avec Quentin Mével et Séverine Rocaboy
Collection « Face B » – Essai et entretien cinéma
Date de sortie : 24 octobre 2017
Prix : 8 euros
Format : 12 x 15,7 cm
Nombre de pages : 128
Éditeur : Playlist Society