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Entretien avec Pierre Lemaitre À propos de "Au-revoir là-haut" (3/3)

Qu’est-ce que ça fait de voir quelqu’un s’approprier son histoire ?

Alors, il y a deux choses. Voir quelqu’un s’approprier son histoire et le fait de voir le film. Le fait de voir le film d’abord, c’est une immense émotion, parce que j’ai écrit 8 ou 9 livres, ils ont tous été achetés par le cinéma mais jusqu’ici aucun film ne s’était fait. Le cinéma est une industrie compliquée, il y a beaucoup de projets qui ne se font pas, beaucoup de projets qui ne trouvent pas de financements. Le hasard a fait que c’est le livre que j’ai fait le plus récemment qui s’est tourné finalement assez rapidement (l’aventure a duré moins de trois ans, ce qui est court pour un gros film). Du coup c’est une chance pour ce livre, qui est le plus important dans ma carrière, puisqu’il m’a apporté un prix très prestigieux (Prix Goncourt, ndlr). Donc il y a une espèce de double effet, car non seulement c’est un des livres les plus importants de ma carrière aujourd’hui, mais en plus c’est le premier que je vois à l’écran.

Vous n’étiez quand même pas prêt à accepter des choses que vous n’auriez pas eu envie de voir ?

Quand vous confiez un de vos romans à un metteur en scène, vous devez admettre qu’il va en faire quelque chose et que ça ne vous plaira peut-être pas. Donc éventuellement vous pourrez lui dire “je suis déçu”, ou même directement “je suis mécontent”. Si un metteur en scène faisait d’un de mes livres un film d’extrême droite, je serai très vexé, je retirerai mon nom du générique parce que ce n’est pas compatible avec ce que je suis. Mais en même temps je pense que c’est le risque que vous devez courir. Moi j’ai confié mon livre en toute connaissance de cause. J’ai discuté longtemps avec Albert, avant de faire un contrat de cession de droits. Il m’a expliqué le film qu’il voulait faire, ce qu’il voulait garder, ne pas garder… Moi je n’avais pas envie qu’il fasse “mon film”. Pour que ça donne quelque chose d’intéressant il fallait que ça devienne le sien. Il a été extraordinairement fidèle à l’univers de mon livre et à l’histoire, mais il a une autre manière de la raconter qui est formidable.

Avez-vous eu une sorte de droit de regard sur certaines étapes du tournage, par exemple la fabrication des masques ?

Non. On avait travaillé avec Albert sur les deux premières versions du scénario, pour poser les choses. En fait il m’interrogeait beaucoup sur la façon dont j’avais imaginé le personnage, comment je le voyais. On a retiré l’homosexualité d’Edouard par exemple. Il m’a dit qu’il n’aurait pas le temps de la traiter en deux heures. Il a eu raison. Le format du film a contraint à des choses. Un jour il m’a appelé pour me parler des masques. Il m’a dit : comme Edouard est un peintre des années 1920, je pense que les masques devraient être des masques qui soient cohérents avec l’histoire de la peinture, et que ce soient les masques des peintres de cette époque-là. C’était une idée formidable, que je regrettais de ne pas avoir eu ! Moi mes masques je les ai pris au Musée des Arts Premiers. Je suis allé au Musée du Quai Branly, j’ai photographié des masques Océaniens et Africains que je trouvais magnifiques, et j’ai fait mon livre avec ça. Mais en fait l’idée d’Albert est meilleure. Quand vous les voyez vous reconnaissez Cocteau, vous reconnaissez Picasso, Duchamp… En fait, c’est mieux, franchement. Les masques en plus sont d’une beauté à couper le souffle ! Donc pourquoi voulez-vous que je me plaigne ou que je demande un droit de regard ?

Et sur la fin, vous avez eu la même réaction ?

Alors sur la fin on a eu une discussion. Je pouvais faire dans le roman quelque chose que le cinéma ne peut pas faire. L’art romanesque, l’épaisseur du récit romanesque, permet de faire des ellipses, des impasses, des sous-entendus, alors qu’au cinéma vous devez les voir. Et Albert voulait faire une fin où on aurait une confrontation entre le père et le fils. C’était casse-gueule. Moi j’ai reculé devant le risque du mélo. Mais il m’a dit qu’au cinéma on n’était pas dans la même grammaire. On a ouvert une porte, on dit au spectateur : voilà un père, voilà un fils. Ensuite, ppendant deux heures on les voit et le spectateur attend la confrontation. On l’attend aussi dans le livre. Mais je peux me permettre de frustrer le lecteur, je ne peux pas me permettre de frustrer le spectateur. Parce qu’on n’est pas dans la même dimension. Il y a un truc très simple : le spectateur est là pendant deux heures, pour l’histoire. En revanche combien d’heures faut-il pour lire mon bouquin ? Des dizaines ! Ça fait dix heures, quinze heures, vingt heures, que je vous parle, donc vous pouvez me laisser vous frustrer sur certaines choses. Au cinéma, vous payez cash ! Donc c’est lui qui avait raison. Quand il m’a montré le résultat, j’ai dit bravo parce qu’il le fait avec beaucoup de mesure. Or, le risque était de pousser les curseurs trop loin. Mais là on a un Niels Arestrup magnifique, qui bouge très peu. Il y a beaucoup de choses qui passent en dehors des mots. Si vous regardez la scène écrite, il y a cinq répliques. Faire un truc qui a tous les ingrédients du mélo, sans être un mélo, franchement, chapeau !

Vous connaissiez les acteurs qu’il avait choisi ?

Il m’a fait part du casting, mais moi ça ne me disait rien.

Vous êtes cinéphile ou pas du tout ?

Non, je ne suis pas cinéphile. Je connaissais les acteurs, je les avais vu dans des films, mais quand il m’a dit Emilie Dequenne sera Madeleine, très bien c’est une super actrice. Mais ça ne me disait rien, j’avais du mal à faire coller ma Madeleine à moi avec un visage.

Mais vous vous l’imaginez quand vous écrivez ?

Oui.

Et alors quand vous la voyez une fois incarnée à l’écran ?

Mais moi mon problème c’est le problème inverse. C’est que en fait je suis allé sur le plateau, je les ai vu tourner, après j’ai vu les rushes, puis après j’ai vu le pré-montage, et en fait maintenant je suis incapable de me rappeler quelle tête avait ma Madeleine, parce qu’elle est complètement remplacée !

Le personnage de Pradelle est une ordure, mais Dupontel le rend presque touchant. Est-ce que cette approche reste cohérente avec la votre ?

Pradelle j’avais besoin de le bâtir comme un salaud intégral, parce que j’avais besoin que mes personnages aient un antagoniste fort et indiscutable. Pradelle c’est Javert. Un personnage qui est perçu par le lecteur comme très noir, très méchant, jusqu’au-boutiste, raide. Il a un énorme avantage, c’est qu’il est un ennemi formidable pour tenir le livre. J’avais besoin de lui. Tous les autres, ce sont des personnages comme vous et moi, capables du meilleur et du pire. Péricourt, je n’ai pas beaucoup d’estime pour lui, mais ça n’est pas un salaud intégral. Pradelle est le seul à entrer dans cette catégorie, pour les raisons que j’ai expliquées. Mais au fond je trouve qu’il y a quelque chose d’émouvant dans le fait qu’un personnage antipathique, très antipathique, qui fait des choses que vous détestez, qui vous sort par les yeux, puisse, à un moment, avoir un instant de vérité qui fait que vous êtes prêt à tout lui pardonner. Péricourt dit “j’ai raté mon fils”, et quand il s’en rend compte cet homme est sincèrement accablé. Donc, qu’il soit banquier ou pas, c’est un homme capable d’une émotion, de quelque chose de véridique. Je trouvais que c’était une belle image dans le roman, et je trouve qu’Albert l’a très bien rendue dans le film. Ce moment où cet homme qui est passé à côté de son fils se rend compte qu’il l’a aimé sans s’en apercevoir, et qu’il s’en rende compte à un moment où il ne pourra pas le retrouver, c’est quelque chose d’assez tragique et déchirant.

Est-ce que c’est un livre que vous avez fait en réaction à l’époque moderne ?

Non, je ne l’ai pas fait “en réaction”, j’ai essayé de le faire “en résonance”. Quand je me suis intéressé à la fin de la guerre, je me suis rendu compte que ces soldats qui revenaient de la guerre et qui ne retrouvaient pas de place dans la société dans laquelle ils revenaient, avaient quelque chose de très commun avec nos chômeurs européens. Ce sont des gens qui n’ont pas démérité, qui ont fait ce qu’on leur demandait. Les chômeurs, ils ont vécu les Trente Glorieuses on leur a dit “endettez-vous” et pour acheter leur appartement ils se sont endettés, “faites 2,4 enfants” et ils les ont fait, etc. Et puis en fin de bal, non il n’y a plus de boulot pour vous, maintenant vous rentrez chez vous, et vous allez devenir un SDF, un précaire. Et en fait c’est ce qui arrive à ces soldats ! Ils ont fait ce qu’on leur a demandé, on leur a dit “vous allez faire la guerre” et ils ont fait la guerre, en plus ils l’ont gagné, et quand ils sont revenus on leur a dit “il n’y a pas de place pour vous”. C’est exactement la même histoire ! Et donc je trouvais qu’il y avait quelque chose à dire sur cette guerre dont on fêtait le centenaire, et dont on allait glorifier ces soldats, en oubliant qu’on les avait oublié ! Et je trouvais pas mal de dire : voyez ce qui se passe pour eux à la fin de la guerre, c’est la même chose que ce qui arrive à votre voisin de palier ou que ce qui vous arrivera à vous demain.

Propos recueillis à Angoulême par Charlotte Bénard, août 2017