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Entretien avec Nahuel Perez Biscayart À propos de "Au-revoir là-haut" (2/3)

Il parle moins vite qu’Albert, Nahuel. Il cherche même pas mal ses mots, et ce n’est pas parce qu’il est Argentin. On ne vous le dirait pas, vous ne le sauriez pas (il n’a aucun accent). Il sait plein de choses, il a fait plein de choses, mais il est très modeste. “Ce n’est pas moi qui joue, mais les masques”, dit-il. Mais il en faut savoir en jouer, de ces yeux intenses et percutants, pour faire vivre à ce point ces faciès de carton, de plumes et de tissus, aussi beaux soient-ils. C’est passionnant de l’entendre parler de cette voix qu’il a inventé pour son Edouard. Ce fut passionnant tout simplement de le voir jouer, faire se mouvoir, faire danser, un si beau personnage. Après nous avoir bouleversé dans 120 battements par minute de Robin Campillo, Grand Prix du Jury au dernier Festival de Cannes, Nahuel Perez Biscayart – retenez bien son nom, après l’avoir écorché deux ou trois fois – continue de nous remuer, et, vu le rythme de ses envies, n’est pas prêt de s’arrêter là.

Quel était votre sentiment quand vous avez découvert le film ?

J’aime bien voir les films dans lesquels je joue plusieurs fois car la première fois, évidemment, je ne vois pas un film mais juste des morceaux de tournage, en me disant “on aurait pu faire ça”, “pourquoi c’est comme ça”, “j’aime bien ça mais”… il y a toujours des remarques à faire qui ne sont pas objectives. Ensuite, en étant entouré du public, ça change un peu le regard, ça permet de voir le film vivre à travers le regard des autres. Là on peut voir le film un peu comme un ensemble, et ça m’a permis de l’apprécier beaucoup plus.

Vous connaissiez le livre avant d’accepter le rôle ?

Non. Je ne suis pas français, je n’habite pas en France. J’avoue je ne savais pas ce qu’était le Prix Goncourt. J’ai découvert le bouquin après avoir rencontré Albert, après avoir lu le scénario. En fait il m’a dit de ne pas lire le livre. Il ne voulait pas trop que je rentre dans un truc psychologique. Mais quand même j’ai lu la moitié, ou un peu plus. Surtout des passages, des parties qui parlaient de mon personnage pour pouvoir le remplir un peu. Il me fallait un peu plus de matière. Même si avec Albert on parlait beaucoup du personnage, de l’époque, du caractère du personnage, de sa vision du monde et tout, moi j’avais envie d’en savoir un peu plus. Et Pierre est formidable, il a une manière de décrire, de rentrer dans les émotions, les sensations, les ressentis du personnage qui sont très justes, et ça m’a beaucoup aider à faire mon petit bagage.

Comment joue-t-on avec un masque ? C’est un superbe rôle, comment avez-vous fait ?

On dit tout le temps “malgré”, mais en fait c’est le chemin inverse : c’est avec. Je joue avec, et les masques jouent sur moi ! Parce que moi je porte un geste, je porte une expressivité, je porte quelque chose sur moi. Donc le personnage n’est pas que moi, que mon corps, c’est aussi les gestes que Cécile Kretschmar a su construire, et qui sont d’ailleurs formidables. Le masque et le geste du masque étaient tellement justes, ça exprimait vraiment l’émotion qu’il fallait transmettre à ce moment-là de la scène. Et les contraintes c’est toujours libérateur si on les accepte.

Est-ce que vous pouvez nous parler de votre parcours ?

Je suis né en Argentine, j’ai grandi en Argentine, j’ai fait mes études en Argentine, jusqu’à l’âge de 21 ans.

Vous ne parliez pas français ?

Pas du tout. J’ai même fait un film avec Benoit Jacquot il y a 7 ou 8 ans, et je ne parlais pas du tout français, on parlait anglais avec lui. Je jouais dans un patois un peu inventé pour le film. Benoît m’avait vu jouer dans un film argentin à Cannes, et il m’a appelé pour me proposer ce rôle d’un demi sauvage. Évidemment mon accent pourri était parfait pour le personnage ! J’ai accepté tout de suite parce que j’aime bien les défis, et je me suis retrouvé avec des Français, en Ardèche, à faire un film français. Puis après ça j’ai fait des films un peu partout en Europe, en Espagne, en Belgique, en Suisse, en Italie etc. Et la France j’y suis revenu l’année dernière surtout. Avant, j’avais tout de même fait un petit rôle dans Grand Central de Rebecca Zlotowski.

Quand vous avez lu ce scénario, qu’est-ce qui vous a donné le plus envie de faire Au revoir là haut ?

C’était un scénario très personnel. C’était énorme dans sa richesse, dans sa narration, c’était plein de personnages, très bien dialogué, les dialogues étaient très précis, c’était subtil. Le côté un peu expressionniste du personnage était très attirant aussi : le fait de jouer avec des masques, de devoir faire une voix détruite… C’est rare d’être confronté à des challenges pareils.

C’est votre voix ?

Oui. Ce qu’on a fait, comme on tournait avec Héloïse, la petite comédienne, et comme elle devait comprendre un peu ce que je disais pour traduire à Albert, je parlais tout le temps un peu comme ça (il fait la voix « de gorge » qu’il a dans le film). Il y a eu un travail de son ensuite pour enlever quelques consonnes qui étaient trop claires. Si je ne faisais que des bruits Héloïse ne pouvait pas jouer. On voulait garder une certaine spontanéité par rapport à ses réactions donc il fallait qu’elle comprenne un peu. Mais sinon c’est ma voix. Au début j’avais mal à la gorge…

Il faut la trouver cette voix quand même.

Ouais. J’ai regardé plein de vidéos de…

Dark Vador ?

(Rires) Non j’ai regardé des vidéos de gens qui se font opérer du larynx, de l’œsophage. C’est une voix œsophagienne qu’ils apprennent à faire, sans utiliser les cordes vocales parce qu’ils ne les ont plus. Du coup c’est une voix qui se crée avec des rots. C’est des gens qui avalent l’air, qui font des rots et qui arrivent à parler, c’est impressionnant. Évidemment je n’ai pas fait ça car c’est très difficile à apprendre, il faut des années pour apprendre à parler avec des rots et que ça sonne assez naturel ; mais quand même je me suis un peu inspiré de cette sonorité pour imaginer une voix qui ne soit pas seulement “babeu babeuba”, qui soit un peu profonde. Et après, au fur et à mesure, après avoir fait la voix pendant un certain temps, ça se calait bien, ça ne faisait pas mal.

On peut parler de la réception de 120 battements par minute à Cannes, qui a été assez émotionnelle ? Vous vous attendiez à ça ?

Oh ! Non on ne s’y attend jamais. Mais c’est un film qu’on a fait avec beaucoup d’amour et d’implication, on a travaillé mais vraiment intensément. Le scénario était d’une délicatesse, d’une subtilité, d’une sensibilité impressionnantes. Il y avait déjà des éléments qui étaient très forts mais on ne sait jamais comment ça peut se passer. J’ai découvert le film dans une projection privée dix jours avant le festival et puis je l’ai revu avec les gens, dans la grande salle de Cannes… C’est un film tellement physique. C’est un film qui va plus vite que le spectateur, qui nous amène plus vite que ce qu’on voudrait. C’est une expérience physique pour moi le film de Robin.

Quelle vision aviez-vous d’Act Up avant de tourner le film ?

D’Act up en soi, très peu, presque rien. J’ai compris après l’avoir montré au festival, dans les avants-premières, qu’il y avait un besoin très fort, très intime des gens de voir ça à l’écran. Il y avait vraiment un besoin de montrer tout ce qu’on n’avait pas montré, tous ces soucis-là dont on n’avait pas parlé, les tabous, cette partie de la société qu’on a condamné à mort, qu’on n’a pas protégé, dont on ne s’est pas occupé. C’est pour ça je pense, en plus des qualités du film, que les gens réagissent et sont bouleversés à ce point-là. Enfin on voit cette voix exposée à l’écran.

Et vous-même, êtes vous militant ?

J’ai grandi en Argentine au sein d’une famille engagée, donc je suis allé dans toutes les manifestations, contre la dictature en Argentine par exemple. On est très militants en Argentine de nature. J’avoue que c’est un peu en moi. On était dans les manifestations si il y avait un souci politique ou une prise de décision du pouvoir qui allait changer la vie des gens. Il y a une réactivité par rapport à l’arène politique qui est très immédiate en Argentine. On sort, dès qu’il y a quelque chose qui ne va pas trop. Un peu comme en France, à vrai dire. La base sociale que vous avez en France est beaucoup plus stable, et du coup c’est beaucoup plus facile de s’endormir. De rester chez soi. Ça change un peu chez les jeunes, j’ai l’impression. En Argentine on a un Président qui est un équivalent de Trump, c’est l’individualisation des gens, le renfermement, la lutte pour garder le peu qu’il nous reste, qui nous déconnecte des autres … c’est un peu le même schéma qui se répète partout.

Quels sont vos goûts de cinéma en tant que spectateur ?

Je ne suis pas “fan” dans le sens de suivre tous les films d’untel, mon comédien préféré, ma référence, mon idole … pas du tout. Mais parce que ce n’est pas dans ma personnalité, je suis même un peu contre cette idée-là. Mais moi j’ai grandi en Argentine où il y avait une salle de cinéma qui était un peu Art et essai, qui était dans un théâtre où ils passaient plein de films, j’y ai vu tous les documentaires de Werner Herzog, que j’adore. J’avoue que je regarde beaucoup plus de documentaires que de fictions. C’est quelque chose qui aujourd’hui m’inspire beaucoup. Voir ce que fait Herzog c’est génial parce que j’adore son point de vue, comment il peut aller dans des endroits où on ne poserait jamais le regard. Il n’est pas dans la fabrication. Ce sont des expériences existentielles.

Y a-t-il des réalisateurs avec lesquels vous rêvez de travailler ?

Il y a des réalisateurs argentins que j’adore, je peux les citer comme ça on ne répétera pas les mêmes noms qu’on entend en France. J’aime beaucoup le cinéma de Lucrecia Martel, dont plusieurs films ont été présenté à Cannes et dont il est toujours bien de rappeler le nom ! J’aime beaucoup aussi Lisandro Alonso, et Eduardo Williams, qui est un jeune réalisateur argentin très intéressant.

Propos recueillis à Angoulême par Charlotte Bénard, août 2017