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Entretien avec Albert Dupontel À propos de "Au-revoir là-haut"

Il parle vite. Et ne finit pas toujours ses phrases. Il faudrait les compléter, ajouter des virgules. Rajouter des points, des pauses. Il est habitué au jeu de la promo aussi, et en cette matinée, à la Cité de la Bande Dessinée d’Angoulême, il est entouré de journalistes qui veulent chacun leur quart d’heure de questions-réponses. Il faut donc en dire le plus possible. Mais le phrasé est naturellement rapide, on le devine aisément, il va avec l’allure décontractée du monsieur, casquette sur la tête, baskets aux pieds. Le film lui a donné un plaisir qu’on sent clairement.

Ce film est un très très gros projet, comment est-il naît ?

Quand j’ai lu le livre, je trouvais ça super, ça m’est vaguement monté à la tête pendant quelques heures, mais l’entreprise, sans être titanesque était assez loin de ce que j’ai toujours fait et toujours voulu faire : des films à budgets raisonnables, pour ne pas subir la trivialité de la sortie. Parce que plus il y a de l’argent, plus il y a de nécessités de rendements, et je n’ai jamais voulu rentrer là-dedans. Plusieurs fois on m’avait sollicité pour réaliser des adaptations de romans, mais je n’ai jamais été sensible à ça. Ça m’arrangeait bien de me réfugier dans des petits films. Seulement là, quand j’ai lu le livre j’ai trouvé ça vraiment épatant, j’avais le sentiment qu’il y avait des choses à faire qui étaient frappantes. Puis je l’ai oublié, et avant de partir sur un autre projet, ma productrice m’a dit “et si on réalisait Au revoir là-haut ?”. J’y ai repensé, j’ai rencontré Pierre, je lui ai dit ce que j’avais vu dans son livre, à savoir un pamphlet élégamment déguisé contre l’époque actuelle, il a confirmé et quelque part j’ai eu le sentiment d’avoir son aval pour lui voler son histoire.

C’est donc le fait que ça ait des résonances actuelles qui vous a poussé vers ce film ?

Bien sûr. J’ai toujours fait des films militants bénins. De Bernie à Neuf mois ferme, il y a toujours dans mes films un regard sur les travers de la société. Dans Au revoir là-haut – et, donc, Pierre m’a confirmé que ça n’était pas une vue de l’esprit – j’ai retrouvé ça. Marcel Péricourt c’est un de ces grands hommes d’affaires, terribles, qui sévissent aujourd’hui de par le monde. Ils ne sont pas très nombreux mais ils dominent complètement le monde, ils le martyrisent. Pradelle, c’est l’homme d’affaires en devenir. Et au dessus de tout il y a un poète, un génie, quelqu’un qui est hautement conscient de la valeur de la vie, de la valeur de la sensibilité humaine, et qui ne peut pas s’exprimer. Et puis au milieu de tout ça il y a un narrateur basique, Maillard, un pauvre gars comme vous et moi (enfin surtout moi), qui raconte et qui subit la vie de génération en génération. Lui, il est intellectuellement beaucoup plus fruste, que les autres, mais il finit par comprendre.

C’est d’Edouard que vous vous sentez le plus proche ?

Dans le livre bien sûr, oui. C’était mon héros, le grand dadaïste contestataire. Donc je voulais me rapprocher de lui et c’est pour ça qu’on l’a qualifié de surdoué. Parce que ça amène cette créativité des masques, ça amène son ironie, et ça amène cette idée d’arnaque : on veut célébrer la mort ? Et bien on va la célébrer avec des dessins académiques très moches. Et c’est pour ça qu’il y a ce masque avec des yeux qui louchent et la bouche qui pendouille. Il y a une vraie cohérence dans la gamberge d’Edouard. C’était ça l’idée.

Pourquoi avez-vous ajouté un narrateur qui n’est pas présent dans le livre ?

Je ne pouvais pas raconter l’histoire à l’instant T. Il fallait qu’il y ait une voix off. La voix off permet de raconter une double histoire. Elle permet de gagner du temps. Dans le livre de Pierre, vous avez dix pages pour raconter les rapports père-fils entre les Péricourt. Moi je ne peux pas… Donc je fais un flash-back… Je le raconte avec des images… C’est à la fois un vol et une vulgarisation de son livre, mais que la caméra, la musique et l’interprétation permettent de sublimer un peu.

Cette discussion entre le père et son fils, à la fin, n’est pas dans le livre : vous rajoutez donc un chapitre.

Oui, je voulais ça. Pierre m’a expliqué pourquoi il n’a pas fait cette fin dans le livre : il ne voulait pas faire un roman de gare, il voulait une fin plus ouverte, plus noire, et je pense qu’il a eu raison de ne pas l’écrire. Par contre, ne pas la filmer aurait été dommage. Et puis j’ai été servi par Niels Arestrup et par Nahuel Perez Biscayart,que j’ai laissé un peu vivre devant la caméra. J’ai toujours su que cette scène était clé, parce qu’elle est au-delà du livre, au delà de l’époque: c’est juste une relation père-fils, avec un père qui s’excuse d’avoir mal aimé son gamin. Tout d’un coup ce Péricourt se fissure. Ça c’est de la fiction. Ça me touchait, je trouvais ça spectaculaire. Et quelque part on a envie de ça : on a envie de pardonner au personnage.

Vous aimez beaucoup jouer des gens simples.

En fait il n’était pas prévu que je joue dans ce film. Maillard tel que je le voyais était un personnage effectivement un peu naïf, je les trouve touchants, perdus et puis ils ont toutes les excuses de la terre. Après j’ai eu un acteur qui, à quelques mois du film, m’a dit “je ne peux pas, je suis en surmenage”. J’en ai cherché d’autres mais je n’ai pas trouvé, ceux que je voulais étaient déjà pris. Bref, la meilleure des solutions – et la pire pour moi – c’était quand même de jouer. Et c’était un vrai inconfort. Mais maintenant je relativise mon amertume à ce sujet., car le fait de jouer vous rend beaucoup plus proche des acteurs. Tout d’un coup vous n’êtes plus le personnage froid et didactique derrière son combo, mais un gars qui transpire, qui rate, qui s’essouffle, voir même qui a besoin des autres acteurs. Avec Nahuel on a beaucoup répété, quand que je pensais que quelqu’un d’autre allait faire le rôle, et à la fin je connaissais très Nahuel, et il me connaissait beaucoup. On était tous les deux ensemble et tout et ça nous a beaucoup rapproché. Niels pareil.

Justement parlons de Nahuel. On l’a découvert récemment avec 120 battements par minute, mais à l’époque il était très peu connu. Comment l’avez vous choisi ?

Mon directeur de casting avait vu plein d’acteurs français épatants mais qui ne correspondaient pas vraiment à Edouard, et il me disait que ce rôle, cette sorte de monstre, n’était pas incarnable. Et puis Nahuel est arrivé et quand je l’ai vu entrer dans la pièce je me suis tout de suite dit : il y a un drôle de mec qui arrive, là. J’ai été séduit par sa maturité, par son intelligence, son ironie, son histoire. Pendant les essais, je l’ai fait danser sur une table, je l’ai fait parler avec une voix déformée, et il était vraiment très très intéressant. Alors le travail a commencé. Comme c’est un acteur qui parle sept langues il travaille dans toutes sortes de pays, donc parfois je le faisais venir du bout du monde pour retravailler les scènes. Quand les masques étaient conçus je voulais qu’il soit là, qu’il se les approprie, qu’il s’investisse. Et il était parfait, d’une rigueur totale. Son rôle, pour moi, c’est le plus beau. Dans le livre, Edouard n’est pas si présent, mais pour moi c’était très important de le mettre au centre du dispositif. Parce que c’est le héros romanesque. C’est lui qui est conscient de la douleur humaine, c’est lui qui est sensible, et qui fait croire à l’être humain. Il est au-dessus de tout, il a tout compris.

Pourquoi avait vous fait le choix de ne montrer le visage détruit d’Édouard qu’à travers un reflet ?

Parce que si j’en avais montré davantage, on changeait de genre : passait dans le gore. Ça je l’ai déjà pratiqué dans Bernie mais je n’en voulais pas ici. Péricourt est notre héros, je ne voulais pas qu’on ait de pitié pour lui. On voit son visage, on comprend sa douleur, ce n’est pas la peine d’en rajouter davantage. Je ne voulais pas qu’Édouard devienne un freaks, ce n’est pas Elephant Man. C’est une vision bizarrement assez positive de la souffrance humaine. Enfin pas positive, mais pleine d’espoir.

Visuellement, quelles ont été vos influences pour ce film ?

Mon premier court-métrage, Désiré, en 1992, était un hommage modeste mais déclaré à Brazil de Terry Gilliam Il y avait déjà ces caméras, ces focales larges etc. Quand j’ai découvert le cinéma avec un goût suffisamment sûr pour prendre conscience de ce qui me plaisait et ce qui ne me plaisait pas, de cinéphage je suis passé à cinéphile. Alors c’était les frères Coen, c’était Terry Gilliam, c’était Paul Verhoeven, c’était quelques films de Friedkin, bref c’était un cinéma qui s’exprime beaucoup par l’image. Et comme je ne suis pas un auteur, comme je n’arrive pas à écrire littérairement les films, je vois bien que la caméra peut combler mes lacunes. C’est pour ça que je suis très mesuré sur la Nouvelle Vague, parce que la Nouvelle Vague c’est un cinéma très littéraire et très pauvre visuellement. Par contre j’ai une admiration sans borne pour Hitchcock, bien sûr, car lui il est avec sa caméra et il s’en sert ! J’aime bien les cinéastes qui s’amusent avec la caméra. C’est comme une caresse qu’on fait au spectateur : on le prend par la nuque, on l’emmène, on le promène. Et j’ai toujours aimé ce cinéma-là, je ne m’en suis jamais caché. À côté, il y a tout un cinéma qui revendique sa sobriété : pas de problème pour moi. Mais ce livre, à mon sens, méritait plus : il est épique, généreux, picaresque, on n’allait pas filmer ça à l’épaule.

Pourquoi avoir choisi un beau gosse pour jouer une ordure ?

J’ai surtout choisi un grand acteur ! Pour un grand rôle. Et par ailleurs c’était écrit comme ça : il est beau dans le livre. Laurent Lafitte était donc parfait. C’est un mec doué pour la comédie, et je voulais que Pradelle nous amuse, qu’il nous amuse par son cynisme. La force de Laurent, c’est qu’il s’est beaucoup amusé, il jubilait de faire son Pradelle, et comme beaucoup de grands acteurs il ne juge pas moralement ses personnages. Michel Simon par exemple, même si il n’y a pas beaucoup de rapports avec Laurent, jouait des monstres mais ne les jugeait pas.

On sent que vous avez eu du plaisir à filmer Arestrup dans le rôle de Péricourt.

Il était super. Quand il est arrivé le jour de la scène de la confrontation avec son fils, j’ai bien vu qu’il était ailleurs. Il était vraiment ailleurs. Il était chargé à bloc, on a fait deux prises, il était dans une émotion trop forte, il s’est libéré d’une première émotion, et la deuxième couche était parfaite. Il la maîtrisait, il y a ce petit menton qui tremble… C’est un grand sensible. Il se protège derrière un truc austère, et là ça s’est fissuré et heureusement on était là avec la caméra. Le film lui doit beaucoup, comme à plein de gens d’ailleurs.

Les effets numériques qui étaient nécessaires pour la reconstitution des décors notamment ne vous ont pas privé de la joie de filmer ?

Non au contraire c’est plus pratique. Il y a eu une liberté totale sur le plateau, je n’ai presque pas coupé, pour garder cette petite bulle avec les acteurs, et ça tombe bien parce que le numérique permet de filmer longtemps. Et après, on peut quand même donner le sentiment que c’est de la pellicule. On a mis du grain, le gros grain des pellicules très sensibles. On a fait une colorisation particulière pour désaturer les couleurs et recoloriser derrière, à la façon des Frères Lumière qui faisaient des photos couleur à l’époque. On a des photos couleur des gars des tranchées. Ils tiraient le négatif et ils le colorisaient. Et ça donne des photos sublimes. Il y a un grain, une perte de définition, délibérée, qui a beaucoup aidé les effets spéciaux. Les perspectives, les rues de Paris, c’est super bien fait. Ces effets spéciaux que les américains font depuis 40 ans se sont beaucoup démocratisés, et c’est une des raisons pour lesquelles on s’est dit que ce film était faisable.

Est-ce que le fait que ce film ait bénéficié d’un budget plus conséquent le rend plus important à vos yeux ?

Non non, pas du tout. On m’avait déjà plusieurs fois proposé des gros films, j’ai toujours refusé. Celui-ci, par contre, était cohérent. Faire ce film-là avec les budgets auxquels je suis habitué aurait été une hérésie. Là je prépare un autre film qui est beaucoup plus modeste (économiquement du moins). Il y a un budget cohérent, et qui me rassure car il y aura une sortie moins tendue. Pour l’instant France 2 et Canal sont des amis… Jusqu’au 25 octobre … On verra après !

Propos recueillis à Angoulême par Charlotte Bénard, août 2017