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Comment se contenir ? Sortie DVD du "Violent" de Nicholas Ray

Classique et original, offrant conventions et surprises, Le Violent est le quatrième long métrage de Nicholas Ray. Cette production Columbia de 1950, en noir et blanc et au nombre de décors limité, impose un cadre qui canalise l’énergie d’un cinéaste déjà tourmenté. Toujours à deux doigts de céder aux débordements, retenu tant que faire se peut, Ray livre un film dont la forme épouse parfaitement le fond. L’histoire est en effet celle d’un homme constamment au bord de l’explosion et que l’on sait avoir, par le passé, franchi certaines limites. Se contenir afin de vivre enfin une histoire d’amour apaisée et remplie de confiance mutuelle est son but. Comment maîtriser son tumultueux caractère est aussi celui du cinéaste.

Ce personnage du Violent exerce le passionnant métier de scénariste à Hollywood, cependant placé sur une pente descendante. Malgré le fait que l’on soit maintenu à la périphérie des studios, passant de quelques domiciles à un bar ou un commissariat, la vision du milieu est assez précise et surtout acerbe. Sont représentés ici des agents pathétiques, des scénaristes sur le déclin ou rompus aux succès faciles, des acteurs alcooliques et des jeunes femmes prêtes à beaucoup sinon à tout… C’est la vision de ce Dixon Steele, campé par Humphrey Bogart, qui est épousée et qui semble se confondre avec celle de Ray lui-même par delà le scénario d’Edmund North et Andrew Solt, adapté d’un roman de Dorothy Hughes. Le récit tient la route jusqu’au bout, parsemé de dialogues percutants et rivalisant souvent de cynisme.

Pour traduire le tumulte agitant l’esprit du héros, il fallait effectivement trouver des répliques suffisamment cassantes pour Bogart, évidemment impeccable dans ce rôle. Pour faire croire à une relation amoureuse entre le personnage et celui de sa nouvelle voisine, il fallait de même une écriture et une actrice à la hauteur. Gloria Grahame est prodigieuse dans le rôle de Laurel Gray, une femme tentant de démarrer elle aussi, malgré le désenchantement, une autre vie. L’actrice, qui était alors en couple avec Nicholas Ray mais en train de s’en séparer, est magnifiquement filmée et fait preuve d’une présence impressionnante face à Bogart, lui renvoyant la balle stoïquement en apparence, mais avec force. La crise finale qui éclate entre les deux n’en est que plus émouvante.

Ces deux êtres se sont trouvés un peu contre le reste du monde, partageant une même vision désabusée mais laissant un mince espoir à l’amour, celui avec un grand A. La rencontre s’est pourtant faite à l’occasion d’un drame. Dixon, le scénariste bougon et explosif sachant pourtant séduire les femmes, a passé, chastement, la nuit avec une employée du bar qu’il fréquente. Le lendemain matin, celle-ci est retrouvée morte dans un ravin. L’homme est suspecté d’autant plus facilement que son caractère violent est connu de tous et lui joue fréquemment des tours. Récemment installée dans la même confortable résidence, Laurel Gray prend tout de suite sa défense. Fière, elle témoigne en sa faveur et lui apporte son soutien. La suite déroule en parallèle l’enquête policière sur le meurtre et la description de la difficile construction d’un amour. Difficile car le doute ne se dissipe jamais totalement et porte même, rapidement, une ombre bien trop envahissante pour ne pas faire vaciller les esprits.

Ray parvient à ne pas avoir la main trop lourde sur le plan de la psychologie et déploie sa mise en scène en donnant forme à plusieurs idées originales, notamment dans la gestion du hors-champ ou dans la maîtrise du cadre. Il alterne habilement calme et brusquerie. Au-delà des échos éventuellement perceptibles par les connaisseurs des vies privées de Bogart, Ray et Grahame, le film offre plusieurs passages réflexifs sur Hollywood et le cinéma, dont un mémorable lorsque Dixon et Laurel évoquent la réussite d’une scène d’amour du scénario qu’ils sont en train de peaufiner parce qu’elle ne ressemble justement pas à une scène d’amour, exactement, ajoutent-ils, comme le moment a priori banal qu’ils sont en train de passer dans leur cuisine. Mieux qu’un clin d’œil, voilà une mise en abyme assez vertigineuse et, en même temps, un instant d’émotion face à un couple que grignote déjà le doute.

Moins souvent mis en avant que d’autres films signés par Nicholas Ray, Le Violent peut servir aisément de porte d’entrée dans l’œuvre du réalisateur de Johnny Guitar, recèle suffisamment d’ingrédients personnels pour contenter le fidèle admirateur et se présente sous une forme maîtrisée propre à rassurer ceux qui peuvent se sentir gênés par un style souvent excessif par ailleurs.

 

Le Violent
In a lonely place

de Nicholas Ray

Avec : Humphrey Bogart, Gloria Grahame, Frank Lovejoy, Carl Benton Reid

États-Unis, 1950.
Durée : 94 min
Sortie cinéma (France) : 8 juin 1951.
Sortie France du DVD : 13 juin 2017.
Format : 1:33 – Noir et blanc – Son et images restaurés.
Langue : français, anglais – Sous-titres : français.
Boîtier : Keep Case
Éditeur : Sidonis Calysta

Bonus :
Présentation par Bertrand Tavernier, François Guérif et Patrick Brion