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Politiques fictions double sortie DVD : "La Dixième victime" et "Enquête sur un citoyen au-dessus de tout soupçon" d'Elio Petri

Doubler la (re)sortie DVD d’un classique par celle d’un film méconnu ou oublié signé par le même cinéaste est une stratégie courante chez les éditeurs. Et il en est des plus désagréables… Ici, pour notre plaisir, Carlotta accompagne le célèbre Enquête sur un citoyen au-dessus de tout soupçon d’un autre titre moins cité (bien que distribué lui aussi en son temps dans les salles françaises) du cinéaste italien Elio Petri, La Dixième victime.

En tournant ce dernier, Petri, metteur en scène réputé pour son réalisme et son approche politique, avait surpris le petit monde du cinéma italien en 1965. Il nous surprend également en 2017 à la découverte de ce cinquième long métrage, production assez prestigieuse (Carlo Ponti est aux commandes) et fiction d’anticipation aux couleurs pop. L’histoire racontée est, au départ, particulièrement étonnante. Dans une société future, tout citoyen peut passer un contrat avec son gouvernement pour participer à la « Grande Chasse ». Il s’agit, à dix reprises et alternativement, de devenir chasseur et chassé, l’une des règles principales étant que dans ces deux rôles attribués au hasard par un ordinateur central, le premier connaît l’identité de sa victime qui, elle, reste dans l’ignorance de son adversaire. Soit cette victime désignée est éliminée, soit elle parvient à tuer son chasseur et dans ce cas, elle le devient au tour suivant. La personne restant en vie au bout de dix chasses accède au statut de héros national, acquiert une petite fortune et de multiples privilèges.

Le scénario, adapté d’une nouvelle de l’Américain Robert Sheckley, débute aux États-Unis, ce qui laisse d’abord imaginer une dénonciation des mœurs déviantes d’outre-Atlantique. Mais l’intrigue s’installe rapidement à Rome et Petri prend soin d’expliquer que le jeu présenté par le film est un jeu mondial : tous les pays ont légalisé et encadré cette violence dans le but de canaliser les bas instincts de leurs citoyens. La charge satirique gagne ainsi d’être à la fois très italienne et mondialisée. Le message délivré est clair, passant à travers une grande forme éclatée.

Le film part dans plusieurs directions à la fois, pas toujours convaincantes, soumis à une esthétique pop naissante mais très maîtrisée. Ce futur proche est glaçant pour ce qui est des relations humaines mais très agréable à l’œil. Hypermodernes, montage, décors et lumière sont à la fête. Là saute aux yeux ce style Petri que l’on connaît surtout, style très visuel cherchant à capter l’attention dans la seconde. Comme dans le discours tenu, il n’hésite pas à verser dans l’outrance.

Patinant quelque peu dans sa seconde moitié, lorsque la chasseuse et le chassé choisis par le récit tombent amoureux et multiplient les entourloupes, et souffrant d’un dénouement certes plein d’ironie mais plutôt décevant, La Dixième victime reste une comédie plaisante grâce à son humour parfois désespéré et absurde, grâce à ses incessants coups de feu si déplacés qu’ils ne font jamais peur. Une large place est réservée à une réflexion sur l’importance nouvelle de la télévision, sur ses dérives, et par ricochet, sur le cinéma lui-même. Certes, nous n’atteignons pas les profondeurs philosophiques mais les clins d’œil sont nombreux et les acteurs s’amusent beaucoup dans leur emploi. Elsa Martinelli campe une maîtresse gourmande et légèrement dérangée derrière le couple star qui brille de mille feux. Ursula Andress est mise en valeur par une robe à l’échancrure digne de celle de Mireille Darc chez Yves Robert et Marcello Mastroianni, étonnamment blond, laisse son propre prénom à son personnage, ce qui ne manque pas de produire quelques intéressants effets de miroir.

Cinq ans et deux films passent avant qu’Elio Petri ne sorte sa fracassante Enquête sur un citoyen au-dessus de tout soupçon, point culminant de sa carrière et point d’équilibre miraculeux, qu’il perdra dès 1972 avec La Classe ouvrière va au Paradis, farce politique épuisante pourtant récompensée d’une Palme d’or. L’intrigue du film de 1970 est connue de beaucoup. À Rome, le chef de la brigade criminelle, bientôt en charge de la section politique, assassine sa maîtresse et laisse sciemment des indices sur les lieux. Persuadé que, même placés devant l’évidence, ses collègues ne parviendront jamais à le soupçonner de quoi que ce soit par respect de l’ordre et de l’autorité, il suit de près l’enquête, l’oriente à sa guise, désigne de faux coupables parmi les gauchistes, jouit de sa toute puissance.

Si ce film engagé garde toute sa force encore aujourd’hui, s’il ne pâtit pas d’un vieillissement accéléré, c’est parce qu’il s’agit avant tout d’un film mental, d’un film-cerveau. Du début à la fin, nous épousons le point de vue unique du protagoniste, superflic étourdi par l’ivresse du pouvoir. Entre les plans d’ensemble prouvant à nouveau le talent du cinéaste-architecte Petri, viennent se glisser à de nombreuses reprises des gros plans de visages en courtes focales qui nous font entrer dans les têtes et qui déforment la réalité (technique qui nous fait penser à L’Incinérateur de cadavres du tchécoslovaque Juraj Herz, autre grand film sur un esprit dérangé et réalisé quelques mois auparavant). La justement célèbre musique d’Ennio Morricone elle-même colle aux pas de ce héros détestable mais fascinant, dès la première scène. Certes, elle semble en même temps commenter ironiquement, mais elle ne cesse d’accompagner le rythme du personnage.

Pour croire à cette histoire tordue, les gros plans qui nous rapprochent et le réalisme apparent des décors ne suffisent pas forcément. Il faut qu’un jeu d’acteur puissant embrase l’écran. Époustouflant jusque dans les plus grands excès, infantile, névrosé, changeant de masque d’une seconde à l’autre, Gian Maria Volonté assure même lorsqu’il est en slip et chaussettes.

Petri profite de l’aisance de son interprète : des pincements de joue à la main sur la nuque, tous deux nous offrent une panoplie inventive des gestes du pouvoir, sans oublier les ports de tête « fascistes ». Ce pouvoir est habilement lié au sexe, grâce à la description de la liaison entre le policier et sa maîtresse. Celle-ci s’effectue à travers une série de retours en arrière. La coquetterie d’auteur est transformée là en véritable force narrative. Comme la vraie-fausse fin qui laisse pantois, le procédé est justifié par le caractère mental de l’œuvre.

Pour autant, le cinéaste parvient à faire comprendre que si le cas exposé est exceptionnel, c’est bien l’appareil d’État dans son ensemble qui est vicié. Hormis le personnage féminin (fort bien interprété par Florinda Bolkan), les autres figures tournant autour du protagoniste principal ne sont guère épaissies, les activistes d’extrême-gauche pris pour cible politique passant même pour des caricatures de jeunes. Mais au moins, le spectre de la bonne conscience s’en trouve repoussé et surtout, l’objection ne peut plus être retenue si l’on pense au strict point de vue qui est adopté, celui du personnage de Volonté. Quoi qu’il en soit, ce film brillant apparaît toujours aussi osé politiquement et s’est vu chargé au fil des ans d’une aura prophétique par rapport à la stratégie de la tension qui fut mise en place en Italie durant les années 1970. Signes des temps : Paola Petri, veuve du cinéaste, dans une interview récente proposée en bonus, assure que le film est uniquement une dénonciation du pouvoir absolu, alors que son mari affirmait en 1971 à la revue Positif avoir décidé dès le début de faire un film « contre la police ».

 

La Dixième victime
La Decima vittima
d’Elio Petri

Italie – France, 1965.
Durée : 89 min
Sortie cinéma (France) : 10 février 1967
Sortie France du DVD : 12 juillet 2017
Format : 1,85 – Couleur – Son : Dolby Digital 5.1.
Langue : italien – Sous-titres : français.
Éditeur : Carlotta Films

 

Enquête sur un citoyen au-dessus de tout soupçon
Indagine su un cittadino al di sopra di ogni sospetto
d’Elio Petri

Italie, 1970.
Durée : 111 min
Sortie cinéma (France) : 16 octobre 1970
Sortie France du DVD : 12 juillet 2017
Format : 1,85 – Couleur – Son : Dolby Digital 5.1.
Langue : italien – Sous-titres : français.
Éditeur : Carlotta Films

Bonus :
« Regards croisés » : souvenirs de tournage avec Paola Pegoraro Petri et Marina Cicogna (21’)
« La stratégie de la tension » : entretien avec Fabio Ferzetti (critique) (26’)
« Ennio Morricone, la musique au corps » : entretien avec le compositeur (20’)