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Meurtres dans un étrange pays Sortie DVD de "Une nuit de terreur" de Joseph H. Lewis

Houlala ! La vision de la France par Hollywood produit souvent à nos yeux un spectacle gratiné. En 1946, Joseph H. Lewis tourne modestement So dark the night (Une nuit de terreur) dans les studios de la Columbia mais tient à situer son intrigue à Paris et dans la campagne française. Le générique est déroulé, comme de bien entendu, sur des plans de la Tour Eiffel, élément qui restera à peu près le seul de tout le film à montrer une réalité de notre pays. En dehors des bouches de deux ou trois acteurs, nous n’entendrons aucun accent français mais diverses sonorités aux influences européennes. Plus déroutant encore, les personnages échangent à plusieurs reprises en commençant dans la langue de Shakespeare pour finir dans celle de Molière, ou inversement. Quant au décor principal, il a peu à voir avec les hôtels et restaurants français d’alors, un peu plus avec les auberges sombres et chargées d’Europe centrale.

Au milieu d’une distribution qui peine à se distinguer véritablement a été placé l’acteur d’origine austro-hongroise Steven Geray, homme de métier trouvant là son unique grand rôle. Trapu, la quarantaine bien sonnée, il incarne Henri Cassin, le meilleur policier de France, riche et célèbre à en rendre jaloux, vingt ans plus tard, l’inspecteur Clouseau de La Panthère rose, autre grand serviteur de notre nation. Surmené, cet as de la sûreté est poussé par son propre supérieur hiérarchique à prendre un long repos réparateur loin de la ville. Installé dans une petite auberge de province, il tombe amoureux de la fille des propriétaires qui rêve de « monter » à Paris. Mais une nuit, celle-ci disparaît. Cassin commence à enquêter et les morts violentes s’accumulent.

Débutant comme une comédie policière, continuant dans l’aimable étude de mœurs, So dark the night vire finalement au film noir pour traiter d’un grave cas psychologique. A priori, rien de particulièrement excitant pour le cinéphile dans cette série B tournée en vingt jours (ce qui était, dans ce cadre économique, presque confortable). Pourtant, passé l’agacement sonore produit par le choc des accents multiples, tout cela soutient l’attention et peut même, par endroits, épater, pour une seule et primordiale raison : la mise en scène de Joseph H. Lewis.

Si le matériau à disposition ne lui permet pas encore de rayonner comme dans les mythiques Gun Crazy (Le Démon des armes, 1950) et Big Combo (Association criminelle, 1955), il fait tout de même preuve, d’un bout à l’autre, d’une grande inventivité et d’une souplesse remarquable. Chaque plan est travaillé avec soin. Angles recherchés, surcardrages, profondeur de champ, jeux de reflets, mouvements d’appareil… Le cinéaste utilise avec brio toute sa palette technique et emporte l’adhésion parce que ces trouvailles sont très bien combinées les unes avec les autres (elles peuvent également traduire visuellement, avec efficacité, le thème émergent dans la dernière partie). S’abandonnant progressivement au courant expressionniste, le film offre des séquences de plus en plus fortes.

Les faiblesses sont gommées par la mise en scène. Elles auraient pu être totalement oubliées si le scénario, les dialogues et les interprètes avaient su distiller plus d’émotion (ce manque ne se justifiant a posteriori que pour un seul personnage). Mais il est déjà agréable de profiter d’un film étrange, d’une réelle curiosité exposant les charmes et les limites de la série B. Pour trois suppléments, Bertrand Tavernier, Patrick Brion et François Guérif se succèdent. Avec leurs apports personnels et leur style propre, ils disent souvent les mêmes choses… à nouveau répétées ici, dans cette chronique. Tout le monde semble tirer les mêmes enseignements et s’accorder sur la valeur réelle de So dark the night. Malgré cela, rassurez-vous, comme on dit aujourd’hui sur internet : la fin va vous étonner !

 

Une nuit de terreur
So dark the night
de Joseph H. Lewis

Avec : Steven Geray, Micheline Cheirel, Eugene Borden

États-Unis, 1946.
Durée : 71 min
Sortie cinéma (France) : inédit.
Sortie France du DVD : 13 juin 2017.
Format : 1:33 – Noir et blanc – Son et images restaurés.
Langue : français, anglais – Sous-titres : français.
Boîtier : Keep Case
Éditeur : Sidonis Calysta

Bonus :
Présentation par Bertrand Tavernier, François Guérif et Patrick Brion