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Festival du Film Francophone d’Angoulême – 10e édition Accents francophones

Sur la scène des tristesses, on gagne toujours

Le Festival du Film Francophone d’Angoulême s’est tenu du 22 au 27 août. Il existe déjà depuis 10 ans, dans une ville qui brille aussi pour honorer tous les ans la bande dessinée. Un petit festival de films ? Pas tellement, puisque bon nombre de réalisateurs, producteurs, acteurs et actrices y sont déjà venus. Chaque année, la compétition récompense notamment le Meilleur Film par le Valois de Diamant.
On nous précise que l’heure sera à la francophonie, à travers une certaine sélection donc, des avant-premières, des hommages et des rétrospectives. Mais dans un mot, francophone, il n’y a pas qu’une seule voix, mais bien une langue avec plusieurs accents et échos différents. En moins d’une semaine, nous sont parvenus des sons de Paris, des accents ivoiriens, québécois, israéliens. Une prose sortie d’un Goncourt, des textes latins versus des mots en verlan. De longues phrases malkovichiennes, ou encore des tirades clamées sur une scène de théâtre. Toutes sortes de résonances différentes qui font les particularités d’un festival, mélange évident de sons et d’images. Partant de cette précision langagière, il fut intéressant de constater qu’elle était au cœur de pas mal de films vus pendant cette dixième édition.

 

 

J’ai envie de débuter ce retour en terre d’images angoumoisines par celui qui est un peu le représentant officiel de la langue française version Larousse : Denis Podalydès, estampillé Comédie Française. Dans Les Grands esprits, d’Olivier Ayache-Vidal, il campe un éminent professeur de lettres au lycée Henri IV à Paris. Suite à un quiproquo, il va se retrouver muté dans un collège de banlieue, et se retrouve professeur principal d’une classe qui n’a que faire de ses verbiages latineux. Mais bien sûr, comme le film est un feel good movie, Podalydès le Grand arrivera à leur faire lire Les Misérables. Et mieux, à leur faire s’approprier ses iconiques personnages, et leurs valeurs. Nous avons là un bis des Héritiers (Marie-Castille Mention-Shaar, 2014), et un nouveau « film d’école ». Il serait anodin sans cette verve des jeunes collégiens – ils sont eux, le casting s’est fait au sein d’une vraie classe -, sans leur justesse, sans celle de Podalydès, parfait. Le public du festival a répondu avec ferveur à l’humour et à l’énergie de la proposition, et à raison. Tiens, j’y songe, j’ai utilisé un anglicisme pour parler de ce film, alors rectifions, c’est un « film qui fait du bien », qui fait gagner les dites minorités, qui fait cohabiter deux manières de parler français, sans trait d’union, sans virgule, mais au sein d’un même espace, ici salle de classe ; c’est un film qui cite Les Misérables (sérieux « Cosette, Jean Valjean, c’est quoi ces blazes ? ») et c’est toujours une grande qualité.

Les mots et de manière plus exposée, le théâtre. Parfaite mise en relief d’une langue, il est présent dans plusieurs films cette année à Angoulême, et va dans le sens de notre propos. Véhiculé par la seule personne de Podalydès dans le film précédemment cité, c’est le théâtre qui va aider le jeune garçon du Rire de ma mère de Colombe Savignac et Pascal Ralite. Les parents d’Adrien sont divorcés, mais c’est un drame plus dur encore qui l’attend. Au début et pendant de nombreuses répétitions avec sa professeur de théâtre, il est incapable de dire le moindre mot. C’est sa réussite sur les planches qui marquera son épanouissement, le combat qu’il a gagné face à la vie.

C’est littéralement le portrait d’une comédienne que nous dresse Guillaume Gallienne dans son nouveau film, Marilyne, déjà prénom de cinéma. Pendant presque deux heures, ladite Marilyne traîne sa tristesse, du petit village de ses parents jusqu’à Paris, entre plateaux de tournages, réalisateur tyrannique et passages plus qu’à vide. Alors que, vers la fin du film, on croit voir Marilyne de nouveau perdante, de nouveau humiliée par les autres, la caméra nous dévoile le subterfuge : c’est une scène de théâtre, elle jouait ! Double écran pour nous, et la fiction fait gagner Marilyne, lui fait prendre les rênes.

Cette édition aura aussi été marquée par la convergence des portraits présentés : ceux de beaux perdants, qui combattent pour leur propre cause ou pour une plus grande.
Marilyne donc, toute sa vie a combattu, contre les autres, contre son alcoolisme, pour pouvoir faire de sa passion un métier. La mère d’Adrien dans Le Rire de ma mère, est en plein combat – on vous laissera voir contre quoi. Le tout premier film présenté au festival, Comme des rois (Xabi Molia), malgré son manque d’homogénéité et d’incarnation, donnait le ton en présentant un duo de beaux perdants, un père et son fils, avec l’arnaque comme fonctionnement de vie : se faire passer pour des experts en vin, en plomberie, en chauffe-eau ; mentir à son proprio, ses voisins, sa femme. Ne faire que jouer de ses journées, comme on joue au théâtre, et d’ailleurs le fils ne rêve que de ça : il veut être acteur ! Il vient de s’inscrire à une grande école de théâtre et espère être pris. Le premier film d’Angoulême, malgré son manque de justesse, nous livrait ce qui allait suivre : le spectacle de charmants perdants, en chemin pour se relever grâce aux majestueux MOTS.

 

 

Le chef de file de ces pas vraiment joyeux drilles sera Franck Gastambide, et son personnage dans La Surface de réparation de Christophe Regin. Il joue dans ce film le type d’à-côté, toujours un peu derrière, et tiens tiens il partage avec la fiction un même prénom. Franck n’a pas un job précis, son rôle de « coach » de joueurs d’un club de foot le fait attendre dans sa voiture devant les boîtes de nuit pour faire rentrer chez eux les sportifs qui ont entraînement le lendemain. C’est lui qui suit les copines, épouses, conquêtes pour qu’il n’y ait pas trop de grabuges pour le club. Mais il n’est pas entraîneur, même s’il couve les jeunes joueurs comme s’il l’était. On le paye en cash, sous la veste, on le remercie pour son travail sans poste défini. Il est là pour les autres, pour qu’ils ne vrillent pas, pour qu’ils brillent. Il n’est même pas au vestiaire ou sur le banc de touche, mais à cette place entre les deux, entre les jeunes espoirs et le terrain du succès. Pile dans l’ouverture de cette porte, d’où l’on entend les hourras de la foule. Dans le plus beau plan du film, il vient de décider de changer de vie et s’apprête à partir, à laisser sa vieille caisse sur le trottoir. Plan épaule, la lumière de la nuit ombrage son visage. Mais bim ! Une voix le rappelle à l’arrière, en profondeur de champ. Il hésite à se retourner. L’ami, qui l’a aperçu du bar, le hèle : « J’ai gagné grâce à toi ! Viens, je t’offre un verre ! ». Mais c’est à Franck de gagner maintenant, c’est son heure. Se retournera-t-il vers cet ami et sa vie « à côté », ou préfèrera-t-il la nouvelle route ? Choisir de changer de chemin ou de rester dans sa zone familière. Il y a peut-être là une corrélation avec une technique propre au football. Je n’y connais rien. Mais ce qu’il y a, pour Franck, c’est un choix de vie, personnel. Il sera derrière, mais il sera bien. Fidèle à lui-même, toujours un peu coach pour les autres. Il y a des gens comme ça, qui donnent beaucoup mais qui reçoivent peu. Je trouvais le titre déjà beau et puis je me renseigne et comprends : une surface de réparation, c’est cette zone située près du but où la faute sera plus pénalisante car le joueur est en position de marquer. C’est effectivement là où se trouve Franck. Il aurait pu être dans la lumière, sur la pelouse. Il voudrait être directeur du club, on lui refuse. A défaut de marquer, il faut faire attention à ne pas se blesser.
C’est un bel effort que ce portrait, un premier film plein de promesses pour la suite, comme le sont les jeunes joueurs qui s’entraînent en attendant de briller. Franck Gastambide est à cette même place, en incarnant ce type derrière, sur la touche : acteur suivi de près par ses comédies douteuses, il vaut bien mieux. Son charisme n’attend que les bons films, et sans un Swann Arlaud en compet, mon avis qu’il ne serait pas passé loin de la coupe. Comme l’anti-héros qu’il incarne, et c’est pour cela qu’il était parfait pour le rôle : on sent toute son envie, on sent que ça fulmine en lui mais il se contient, carrure de sage, Rocky à ses heures. Un jour il aura son ring victorieux, et en attendant, il porte sur son visage la douceur de ceux qui accompagnent.

 

 

Faire des tristesses un spectacle : c’est ce que va faire Edouard, héros du film d’Albert Dupontel, Au revoir là-haut, adapté du fabuleux livre de Pierre Lemaitre. 1918, Edouard, soldat dans les tranchées, a sauvé Albert d’une mort certaine, en le sortant in extremis de la terre qui menaçait de l’ensevelir tout à fait. Un obus lui arrache juste après un bout du visage. Albert se donne la mission de s’occuper de son sauveur défiguré en l’hébergeant chez lui. Cloîtré dans leur appartement, Edouard commence à se fabriquer un premier masque, qui soulage Albert de la vue de ce visage décharné. Et c’est toute une ribambelle de masques qui suivront : faits de plumes, de couleurs, de tissus. Dupontel les a voulu comme représentants d’une histoire de la peinture, l’idée est assez fabuleuse et va dans le sens du personnage, qui s’oppose par eux à la tragédie de l’époque. Paradant d’enluminures, ils haussent les sourires. Déjà sublimes dans le livre, le cinéma nous les concrétise et nous offre une ronde de faciès incroyables. En recouvrant pendant tout le film le visage de l’acteur Nahuel Perez Biscayart ils font presque revivre un pan de cinéma muet, et les tragédies romaines. Ces masques sont de l’art à part entière, ils font spectacle, tragi-comédie de l’absurde, excentricité pour les uns, beauté pour les autres, horreur pas loin. Et la caméra virevoltante de Dupontel, qui se promène souvent en hauteur, nous met à la place qu’ont su gagner nos deux héros. À la bonne place.

Le cinéma est une victoire pour les beaux perdants, c’est son grand écran qui dresse les portraits, comme celui de la jeune Aïcha dans Et au pire, on se mariera de Léa Pool. Son interrogatoire en forme de monologue face caméra est entrecoupé de l’histoire qu’elle vient de vivre, l’histoire de sa jeunesse urgente, entre une mère un peu perdue, peut-être trop jeune, le rêve d’un père, la course vers un boyfriend idéal. Ce sont les enceintes de la salle qui font résonner les voix de tous ces « petits » et les rendent audibles à tous. Peu importe comment finit l’histoire, au générique, les personnages ont gagné, à l’image de la très belle scène de fin du film de Guillaume Gallienne, dans laquelle les spectateurs venus assister à la pièce de théâtre de Marilyne, l’aperçoivent assise seule à la table d’un restaurant et viennent lui offrir tous les objets qu’ils trouvent, un vase, des fleurs, un tableau, en remerciements du beau moment passé en sa compagnie. La détresse de Marilyne a été attentivement regardée, et comprise. Les beaux perdants ont été vus et entendus, pendant ce Festival du Film Francophone d’Angoulême.