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Cronenberg en creux

Dans son savoureux ouvrage Qu’est-ce qu’un bon film ? (Éd. La Dispute), Laurent Jullier n’a pas son pareil pour remettre dans le droit chemin de la subjectivité le critique égaré en quête de l’argument d’autorité, du critère objectif, de l’expertise ultime. Il faut bien l’admettre, serait-ce la mort dans l’âme : l’œil absolu n’existe pas, et tant qu’il y aura des photogrammes, les cinéphiles se disputeront sur ce qu’est ou n’est pas un “bon film”.

Et pourtant, face à un film que l’on juge particulièrement réussi, on ne peut parfois s’empêcher de lâcher la bride à sa fougue théoricienne, et l’on se laisse aller aux affirmations. Tombons donc une nouvelle fois dans le panneau, ici au sujet de Dead Zone (1983), premier film américain de David Cronenberg, qui ressort en salles ce 27 septembre. Plus de trente ans plus tard, force est de constater l’intensité intacte de ce thriller fantastique perturbant. Victime d’un terrible accident de la route, Johnny Smith plonge dans le coma. À son réveil, il se retrouve la proie d’intenses visions immersives du passé, du présent et du futur de ceux qu’il touche. Le moins que l’on puisse dire, c’est que de bien sinistres révélations sont à la clé…

Au menu, pas de mouvements de caméra ébouriffants, pas d’intrigue alambiquée épate-critique, pas de démonstration de force pyrotechnique ou de plans-séquences sans fin. Juste la maîtrise parfaite de ses outils par un cinéaste en pleine possession de ses moyens. Aux effusions organiques délirantes de Scanners (1981) ou de Videodrome (1983) répondent ici l’ombre dans le regard de Christopher Walken, la froideur des couleurs, l’implacable scansion du récit. Servi en cela par la musique d’un Michael Kamen sobre et inspiré, le film diffuse un trouble et une inquiétude grandissants à mesure que se dessine le destin tragique de Johnny.

La mise en scène de Cronenberg brille ici par son économie de moyens. Composition des plans, sens du travelling, ellipses, épure : le maître canadien, avec ce film de commande, réalisait finalement l’une de ses œuvres les plus magistrales. En éliminant tout artifice inutile, en réduisant l’intrigue à sa substantifique moelle, Cronenberg révèle tout le suc noir de son sujet. Pas d’épate, pas de gras. C’est sec et revigorant comme une brise d’hiver au petit matin. On tremble d’imaginer ce que ferait aujourd’hui Hollywood du scénario de Dead Zone… Et l’on soupire d’aise à l’idée d’échapper à l’indigeste “gougnafierie” pixelotractée à laquelle nous aurions probablement droit. Aussi élégant que redoutablement efficace, cet obscur petit bijou tire aussi sa force de l’interprétation simplement parfaite de Christopher Walken en médium torturé ainsi que de celle, flippante à souhait, de Martin Sheen en inquiétant démagogue en pleine campagne électorale. Somme toute, Dead Zone est l’une des toutes meilleures adaptations cinématographiques d’un roman de Stephen King, et demeure, objectivement, une incontestable réussite formelle.