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Wiseman, troisième époque : corps sociaux Intégrale Frederick Wiseman : 1995-2015 - Vol. 3

Avec ce troisième volume proposé par Blaq Out, qui court de 1995 à 2015, nous bénéficions enfin de la vue d’ensemble sur le « continent Wiseman » qui nous permet de mieux saisir l’évolution artistique du plus grand documentariste américain. Étiqueté comme ausculteur des institutions et, à travers elles, du peuple US, il est bien plus que cela, comme le démontre, s’il était utile, ce gigantesque travail d’édition. Car si Wiseman nous a toujours été présenté sous cet angle social, il est vrai que nous l’avons découvert en salles, ces dernières années, principalement à travers des films évitant ce tropisme. La période que recouvre ce troisième coffret est celle de la tardive découverte française de Wiseman, celle où ses œuvres furent régulièrement distribuées, le déplacement géographique vers l’Europe qu’elles opéraient souvent facilitant cette distribution.
Du 16mm au numérique, du format carré à l’élargissement horizontal du cadre, du noir et blanc granuleux à la couleur précise, l’évolution technique de ce cinéma-là s’est faite alors qu’une fidélité absolue aux mêmes principes de mise en scène (non-interventionniste) et à la même économie (celle de l’équipe réduite) était préservée. En cinquante ans de documentaires, l’image s’est chargée d’une certaine beauté (d’autant plus perceptible que les sujets devenaient artistiques), mais le regard n’a pas changé depuis Titicut Follies en 1967. L’éthique non plus, même si le champ culturel a été arpenté plus régulièrement ces derniers temps et si les thématiques se sont modifiées.
Inédits d’Amérique
Le Wiseman américain est tout d’abord présent à travers trois films inédits réalisés au tournant du deuxième millénaire. Belfast, Maine (1999), Domestic Violence (2001-2002) et State Legislature (2006) prolongent clairement le geste amorcé dans les années 1960. Le premier est une très longue déambulation dans une ville portuaire de Nouvelle-Angleterre, au Nord-Est des Etats-Unis. Wiseman y saute d’un endroit à un autre, captant des bribes de conversations, regardant les habitants à l’ouvrage ou durant leurs loisirs, en formation professionnelle ou en religion. Au fil de minutes répétitives, deux marqueurs semblent émerger, liés au travail. Celui effectué en usine tout d’abord, dont la pénibilité est rendue par l’insistance des plans de chaîne ainsi que par l’enregistrement d’un son oppressant. Celui des travailleurs sociaux ensuite, au service des personnes âgées et/ou défavorisées. Ces fils directeurs sont si ténus que la progression narrative est peu sensible et l’alternance entre l’anecdotique et le douloureux ne produit pas souvent l’effet escompté. Dès lors, moins accroché, le spectateur peut repérer des scories dans une mise en scène semblant moins fluide et rigoureuse qu’à l’accoutumée, plus directive à l’encontre du réel par le cadrage et le montage. La géographie même de la ville, difficilement compréhensible à l’écran, est peut-être une cause de ces désagréments, comme le caractère, taiseux, des habitants, ouvriers, chasseurs ou pêcheurs. Belfast, Maine n’est assurément pas la meilleure porte d’entrée pour le cinéma de Wiseman. Le film en représenterait même plutôt une limite.
Une ombre au tableau d’une autre nature grandit au début du premier volet de Domestic Violence. À Tampa, en Floride, Wiseman commence par montrer trois interventions de la police locale à la suite de violences conjugales ou familiales. Tensions, sanglots, éclats de voix, blessures sanglantes… Les conséquences de ces violences, ailleurs tenues à distance, sont cette fois-ci étalées et la question du voyeurisme fait soudainement irruption. Mais ces vingt minutes éprouvantes ne sont en fait qu’une introduction car la caméra se pose ensuite au cœur d’un foyer d’accueil des victimes, femmes et enfants essentiellement. Dans ce lieu refuge, au fil d’entretiens, de réunions, de cours, s’entendent et s’apaisent laborieusement mille douleurs. L’éthique n’a pas disparu, le film trouve progressivement son rythme et sa construction se montre plus réfléchie que prévu. En groupe, ces femmes blessées verbalisent leurs tourments et leurs épreuves de mieux en mieux, s’auto-analysent et prennent courageusement la distance nécessaire à un retour vers la lumière et au regain de vitalité. Implacablement, toutefois, le montage impose comme fin de la première partie un retour dans le cercle de l’intime lors d’une longue séquence d’engueulade entre mari et femme, séquence dont la puissance se voit décuplée par ce simple positionnement dans le récit. Dans la même zone géographique, Domestic Violence 2 expose d’autres cas par le prisme cette fois de la justice, cette suite étant basée sur une série de premières comparutions au terme desquelles sont décidés maintiens en détention ou établissements d’ordonnances. Défilent donc devant les juges des hommes et des femmes accusés ou victimes. Entre les uns et les autres, la distinction peut être des plus difficiles à effectuer, ce qui constitue tout l’intérêt de ce film ardu. Parole contre parole, revirements, blocages… nous pataugeons dans cette zone grise des rapports humains conflictuels que les hommes de loi sont chargés d’éclairer le mieux qu’il leur est possible, au risque parfois de se faire excessivement durs et expéditifs.


Ces lois, Wiseman montre justement dans le documentaire suivant, State Legislature, comment elles s’édictent dans l’état de l’Idaho. Il filme là-bas les auditions de quelques administrés, les propositions de lois, les échanges en commissions, les débats en assemblées, ainsi que les discussions de couloirs qui font office de respirations entre les séquences. Comme quelques autres signées par l’auteur, l’œuvre est donc austère sur le papier, cantonnée à un lieu unique et avant tout destinée à un public américain. Avançant, forcément, à un rythme de sénateur le long de ses 217 minutes, elle intéresse en fonction des différents intervenants et des sujets qu’ils abordent, de la lutte contre la délinquance sexuelle aux dangers du tabagisme, en passant par la gestion de l’eau. Le temps octroyé lors de la captation des échanges permet leur déploiement dans toute leur complexité et les liens avec de nouvelles problématiques, économiques souvent, ne manquent pas de se faire. À nouveau s’opère la mise à nu volontaire d’un système, dans un geste démocratique que Wiseman accompagne sans complaisance mais avec respect, pour donner l’un de ses films les plus didactiques.

 

La vie des communautés

En 1977, quelques chanceux spectateurs français avaient pu profiter de la distribution en salles des films que le cinéaste avait pu réaliser jusque-là, soit la série allant du perturbant Titicut Follies à l’immense Welfare. Pour retrouver le travail de notre homme sur grand écran, il fallut ensuite attendre 1999 et la sortie de Public Housing. Et depuis 2009 seulement, ses films nous sont présentés sans oubli, le fait que Wiseman ait entre-temps tourné son regard perçant vers l’Europe ayant très certainement contribué à changer la donne.
Après Public Housing, peut-être le chef-d’œuvre du genre et de la période, l’Amérique est cependant encore au centre des récents At Berkeley et In Jackson Heights. Le premier est une lumineuse promenade au cœur du campus de la grande université de Californie. Quarante-cinq ans après High School et dix-neuf ans après High School 2, Wiseman pose une nouvelle fois son trépied dans un établissement scolaire et s’interroge sur la « fabrique » des citoyens, enregistrant de fascinants morceaux de discours professoraux puis laissant dévier son récit, long de quatre heures, vers le problème de la place de Berkeley dans notre monde de libéralisme économique. L’amplitude du film, son aspect éclaté, son impressionnante construction en mosaïque et certains de ses thèmes sont repris à l’occasion d’In Jackson Heights, autre pièce majeure du puzzle.
Jackson Heights est un quartier métissé de New York, principalement latino, fier de son bouillonnement et de ses couleurs vives. Wiseman nous informe sur le multiculturalisme qui s’y développe et sur la cohabitation des communautés auxquelles il consacre successivement des « pans de mise en scène » parsemés de quelques points de croisements, notamment grâce à ses transitions. Celles-ci, entre les séquences, sont d’ailleurs l’une des choses les plus merveilleuses que l’on retient d’un voyage dans le cinéma de Wiseman. Le montage organise en effet une série de plans simples de retrait discret d’un lieu puis d’approche tout aussi discrète d’un autre, se gardant souvent, entre les deux, le temps de quelques saisies purement documentaires en « déambulation fixe ». Ce type de montage n’a pas qu’un avantage esthétique ou rythmique. Il peut permettre également de ne pas trop appuyer un propos, de ne pas développer de discours surplombant, de ne pas donner tort ou raison. Le sujet étant ici d’importance, lié aux questions d’intégration et de liberté, Wiseman prend soin de ne jamais orienter et de ne jamais illustrer un propos par une image. Après une rencontre, il passe à autre chose, comme on passe à autre chose dans la vie. In Jackson Heights est un documentaire vivifiant et inquiet, traitant des communautés mais aussi du déplacement qui leur pend au nez, sous la poussée des entreprises newyorkaises et de leurs salariés plus aisés qui se sentent à l’étroit ou plus assez riches pour vivre à Manhattan.


Quelques années auparavant, le cinéaste avait arpenté les rues plus défavorisées encore d’un quartier de Chicago, constitué presque exclusivement de personnes de couleur et victimes du chômage, de l’exclusion, de la drogue ou de la violence. Public Housing, s’il ne montre pas d’images trop dures, n’en alarme pas moins sur une réalité difficile à supporter. Sur ce terrain glissant du terrible constat social, Wiseman se tient droit et rigoureux. Un principe semble gouverner la démarche : les gens filmés chez eux ne le sont jamais lorsqu’ils sont seuls. Quand le documentariste pénètre dans les logements, il le fait toujours à l’occasion de la visite d’un tiers, plombier, employé de la mairie, ouvrier de dératisation… De cette façon, le quotidien est montré sans que l’intimité ne soit livrée en pâture. Position éthique… et politique, car c’est bien l’utilité du lien social et du tissage communautaire qui est mise en avant ici. Les habitants passe beaucoup de temps dans la rue, au bas des bâtiments, autant par choix que par nécessité. Ce mode de vie et l’architecture du quartier participent au fait que le film soit l’un des mieux rythmés de l’auteur (ou même « rimé », avec le retour de silhouettes, ça-et-là). La force du sujet, les micro-événements nombreux (faisant intervenir une police que l’on dirait de proximité, ferme et prudente à la fois), les propos saisissants, les rapports humains divers et la présence de cette épée de Damoclès au-dessus de cette population achèvent de rendre inoubliable ce Public Housing, aboutissement de la démarche du cinéaste.

 

Jeux d’acteurs

Trente années durant, Frederick Wiseman s’est attaché à scruter les institutions américaines et à accompagner, dans ce cadre, les individus en rapport avec elles, souvent dans le besoin. En 1995-1996, l’œuvre prit toutefois un premier tournant lorsque le cinéaste se lança dans la réalisation de Ballet puis de La Comédie Française, s’éloignant pour un temps des problèmes sociétaux « durs ». De même, ces dernières années, sa production est faite quasi exclusivement de documentaires consacrés au domaine de la culture, en Europe ou aux États-Unis, au risque de désorienter quelque peu son public initial qui le voyait uniquement comme le témoin des souffrances engendrées par la société moderne et contenues tant bien que mal par ces fameuses institutions. D’une densité déjà extraordinaire, l’œuvre s’est ainsi enrichie, dans la période récente, de nouvelles visions et de nouvelles thématiques.


On cru tout d’abord que le réel bouleversement arrivait en 2002 avec la réalisation de La Dernière Lettre. Pour la première fois, Wiseman se frottait à la « fiction ». Les guillemets autour de ce dernier mot s’imposent. Il s’agit en fait d’une sorte de captation théâtrale, d’une adaptation, que le réalisateur avait déjà proposée sur scène, du roman Vie et destin de Vassili Grossman. À l’écran, la comédienne Catherine Samie monologue, en français, dans un noir et blanc ciselé et dans un cadre nu traversé par les ombres. Par rapport au théâtre, le seul apport véritablement cinématographique vient ici du montage, qui permet l’insertion de gros plans (essentiellement des mains et du visage). Le récit de cette femme âgée, Anna Semionovna, délivré à travers l’ultime lettre qu’elle adresse en 1941 à son fils depuis un ghetto juif d’Ukraine, est certes poignant et habité mais le film peine à trouver sa justification au-delà de la mise en valeur d’un texte littéraire.
Catherine Samie est l’une des personnes que l’on croise le plus souvent dans La Comédie Française, réalisé en 1996, six ans avant La Dernière Lettre. À cette occasion, Wiseman ne tourne pas pour la première fois en Europe (en 1979, Manœuvre suivait des soldats américains en Allemagne et, en 1995, les danseurs new-yorkais de Ballet effectuaient une tournée sur le vieux continent), mais il filme pour la première fois des Européens, des Français précisément, et même ceux qui possèdent le mieux cet « esprit français », celui de Molière, puisque travaillant dans la célèbre troupe de théâtre parisienne. Voici un drôle de lieu, un drôle de film, un drôle de métier. Entremêlant répétitions et spectacles et rendant la frontière entre les deux très fine, Wiseman nous donne aussi la possibilité d’une observation en coupe d’où ressort notamment l’importance des soucis financiers et sociaux de l’institution, liens qui la tiennent en quelque sorte à l’extérieur et à la « réalité ». Qu’au milieu des répétitions et des échanges de haute volée à propos de telle œuvre de Marivaux surgissent des séquences de réunions sur les sujets les plus prosaïques et nous finissons par nous attacher sincèrement à ces gens si particuliers. Le thème du jeu théâtral reste toutefois majeur, ce jeu qui est là tout de suite, en un battement de cil, dès que le comédien endosse son costume. En comparaison avec la danse, l’effort est moins sensible, le travail moins visible. Peut-être parce que l’on se plaît à reconnaître plusieurs visages, ce roboratif documentaire, si flâneur et insaisissable qu’il soit par moments, se révèle tout à fait prenant. Et touchant, lorsqu’à son terme nous assistons à une visite à la maison de retraite des artistes.

 

Corps dansants

Précédemment, Wiseman avait posé sa caméra à l’American Ballet Theatre de New York. Peu de rouages en étaient montrés, œil et oreilles étant surtout attirés par les danseurs et chorégraphes. La série d’étirements spectaculaires pour le commun des mortels offerte en guise d’introduction balise bien le terrain : le travail du corps et la recherche de l’excellence par la précision gestuelle sont assurément les éléments moteur de l’œuvre. Étonnement, Ballet est sans doute le film devant lequel se pose le plus fortement la question de la présence de la caméra. Cherchant toujours à la masquer, Wiseman doit ici constamment jouer à un jeu de cache-cache dans ces salles tapissées de miroirs. Mais sur un plan moins anecdotique, émerge l’idée que les danseurs sont en fait en représentation à chaque instant. S’acharnant à rendre la puissance de l’expression, rompus à la compétition et à l’art du dépassement, ils sont constamment regardés : par le maître de ballet, par leurs collègues et… par eux-mêmes, via les miroirs disposés contre les murs. La caméra est donc un œil de plus dirigé vers eux. Ils « s’efforcent » continument, au fil des répétitions que filme Wiseman. Une fois ce dur travail accompli, changement de cap… La troupe part en tournée européenne et c’est tout le film qui en est changé. De très longs extraits des représentations nous sont offerts et éclatent soudain les fruits du travail antérieur. La danse est pourtant filmée à la même distance mais l’effet est totalement différent. Décors, musique, lumières, costumes et maquillage gomment tout effort. À la brusquerie et au heurté succède l’admirable délié. Il n’y a plus de sueur ni de grimace. L’art de la scène devient opération magique de transfiguration.
Ballet a un jumeau : La Danse, le Ballet de l’Opéra de Paris, sorti en 2009. Le sous-titre situe géographiquement mais le titre dit tout le reste. Moins théorique que le film new-yorkais dans sa construction, son pendant parisien se signale par sa grande fluidité. Souvent d’une grande beauté plastique, il en appelle aux sensations plutôt qu’il ne se pose en machine à radiographier (bien que les séquences mettant en scène l’équipe de direction de l’Opéra soient marquantes). Plus que jamais aimantée par le corps des danseuses et danseurs, la caméra de Wiseman révèle le sens des gestes et leur harmonie. Ce faisant, elle montre aussi comment de ce corps dirigé au millimètre près émane au final une expression toute personnelle.
Dès lors, pourquoi ne pas poursuivre l’expérience en observant des corps nus ? En 2011, direction le Crazy Horse, cabaret bien connu. L’ensemble de l’œuvre wisemanienne n’a strictement rien à voir avec l’érotisme… jusqu’à ce qu’elle touche, justement, à l’art de la danse. Pour autant, il ne faut certainement pas entrer dans Crazy Horse avec la simple envie de se rincer l’œil car le film s’articule entièrement autour d’une réflexion sur les conditions de création d’un sentiment érotique. Les extraits de spectacles et de répétitions se succèdent et se pose finalement la question de ce qui est véritablement érotique. Et fatalement, d’autres interrogations surgissent, portant sur la vision masculine de la femme, sur l’implication et la personnalité des danseuses soumises à l’uniformisation, sur la marchandisation des corps (nous n’échappons pas à la scène, mi-amusante mi-glaçante, de casting avec alignement de jeunes femmes en string). Par ailleurs, à travers l’activité et les propos du chorégraphe en charge du spectacle, Philippe Découflé, et de son directeur artistique, des séquences savoureuses nous éclairent sur l’opposition entre démarche artistique et impératif économique posé par les actionnaires mais aussi entre deux visions différentes de la création. Comme à son habitude, Wiseman n’explique rien, laisse les idées germer, à peine suggérées par le montage. Son Crazy Horse reste quelque peu opaque dans son approche de la fabrique d’une illusion.
Daté de 2010, Boxing Gym se rattache contre toute attente à ce cycle sur la danse. A priori, même pour les amateurs de sport, il n’y a pas vraiment de raison de sauter au plafond à l’idée de rester enfermé dans une salle de boxe du Texas. Pourtant, voilà bien l’un des meilleurs films du lot, l’un des plus vifs et des plus courts (91 inhabituelles minutes). Fidèle à sa démarche immersive mais toujours intéressé par les questions de rythme, Wiseman donne à voir non pas des hommes (et des femmes) qui (se) cognent, mais des hommes (et des femmes) qui dansent. Boxing Gym n’offre à peu près rien de ce que l’on pourrait au départ en attendre : domination, compétition, bestialité… Le patron de la salle l’affirme à un jeune désireux de s’inscrire chez lui : pas question de penser trouver ici une manière de se battre dans la rue. Cela n’a rien à voir. L’expression « noble art », attachée à la boxe, peut faire rire, mais pas à la vision de ce film. C’est qu’il est moins question ici de coups portés que de rythme, de souffle, d’endurance et de technique. Le mouvement perpétuel des boxeurs, amateurs ou professionnels, donne au film son dynamisme, amplifié par la formidable restitution sonore. Toujours sautillants, les inscrits, débutants ou confirmés, âgés de 5 à 70 ans, hommes et femmes mélangés, se croisent et se parlent dans un lieu qui n’a rien de clinquant et où « ceux qui jouent aux durs ne restent pas longtemps ». Le monde du dehors se signale par des échos perceptibles dans les éclats de conversations attrapées au bord du ring tandis que sur celui-ci, les limites du corps sont inlassablement testées. Wiseman filme la boxe comme un élan vital et des gens qui se battent pour et contre eux-mêmes, non contre un adversaire.

 

Le documentaire, école du regard

Ce cinéma, si peu directif, suscite l’admiration lorsqu’il parvient à donner l’impression d’épouser parfaitement l’état d’esprit de son auteur, lorsqu’un sens ou un récit se dégage peu à peu des blocs de réalité qu’il présente. Plutôt atypique, bien qu’attaché à décrire lui aussi une « institution », National Gallery, du nom du célèbre musée londonien, n’échappe pas à la règle et passionne par le but qu’il se donne : chercher à saisir le lien qui se tisse entre une œuvre picturale et son spectateur. National Gallery est un film sur des gens qui regardent des tableaux, visiteurs ou professionnels, et, par la grâce du montage et du cadrage, sur ces tableaux qui nous regardent à leur tour. Ce rapport est interrogé tout du long, ce qui en fait l’un des films les plus profonds sur l’art, sur sa réception et son utilité. Toujours en situation, des guides, experts ou conférenciers, délivrent des propos brillants que Wiseman précise souvent par des plans d’insertion de détails, illustrations tout à fait nécessaires dans ces circonstances. Liant les réflexions sur la fabrication des chefs-d’œuvre de la peinture aux métiers d’aujourd’hui (techniciens, encadreurs, restaurateurs…), le documentariste reste fidèle au côté pratique de son cinéma tout en apportant de remarquables éclaircissements. Subtilement, il fait glisser l’ensemble vers les concepts de conservation et de restauration, avançant ainsi, encore et toujours, vers la notion de temps qui passe, voire de mort et de ce qui nous survivra. Parsemé de champs-contrechamps parfois amusants entre les figures des tableaux et les personnes réelles, tourné en numérique et en format large, rendant justice à la texture et à la lumière émanant de ces peintures fabuleuses, {National Gallery} est aussi un film très beau.


D’une manière ou d’une autre, on peut espérer qu’Ex-libris, The New York Public Library, le quarante-deuxième documentaire réalisé par Wiseman, dont la sortie française est annoncée pour le 1er novembre prochain, prolongera ces émotions et ces intenses réflexions. Fort heureusement, l’œuvre n’est pas close avec ce troisième coffret édité par Blaq Out mais, en l’état, cette fantastique collection rend accessible une filmographie monumentale, succession de documentaires formant un ensemble sans équivalent sur l’évolution de la société occidentale de ces cinquante dernières années. De plus, elle recèle un tour de force. En s’écartant du chemin strictement social et institutionnel pour n’y revenir que par intermittence après avoir gagné sa réputation en le creusant, et en traitant de sujets plus abstraits et moins immédiatement émouvants (le corps, le regard, la représentation), Frederick Wiseman n’a abdiqué en rien et a façonné un corpus admirable, jusqu’à faire paraître fades ou honteusement fabriqués l’écrasante majorité des documentaires signés par ses contemporains.

 

Intégrale Frederick Wiseman : 1995-2015 – Vol. 3

États-Unis / France
Durée totale : 41 h
Couleur et noir et blanc – Format image : 1.33/1.78/1.85
Versions originales mono/stéréo et 5.1 – Sous-titres français

Contenu :
BALLET (1995, 2H50)
Les coulisses de l’American Ballet Theatre à New York.
LA COMÉDIE-FRANCAISE OU L’AMOUR JOUÉ (1996, 3H34)
Une plongée inédite au coeur de la célèbre compagnie théâtrale.
PUBLIC HOUSING (1997, 3H15)
Aux côtés des habitants de logement sociaux à Chicago.
BELFAST, MAINE (1999, 4H08) – 2 DVD
La vie quotidienne d’une ville portuaire de Nouvelle-Angleterre.
DOMESTIC VIOLENCE (2001, 3H15)
Les actions menées par la ville de Tampa sur les violences domestiques.
DOMESTIC VIOLENCE 2 (2002, 2H40)
Après le terrain, le système judiciaire rentre en action.
LA DERNIERE LETTRE (2002, 1H01)
D’après le roman Vie et Destin de Vassili Grossman.
STATE LEGISLATURE (2006, 3H37)
Les activités et débats en pleine élection en Idaho.
LA DANSE, LE BALLET DE L’OPÉRA DE PARIS (2009, 2H38)
À la découverte de l’Opéra de Paris.
BOXING GYM (2010, 1H31)
Destins croisés dans un club de boxe d’Austin,Texas.
CRAZY HORSE (2011, 2H14)
Répétitions et spectacles dans l’incontournable établissement parisien.
AT BERKELEY (2013, 4H04)
Un semestre sur le campus de la plus prestigieuse université publique américaine.
NATIONAL GALLERY (2014, 2H53)
Les rouages du musée londonien.
IN JACKSON HEIGHTS (2015, 3H05)
À la découverte du quartier le plus cosmopolite du monde.

Suppléments :
Un livret exclusif de 100 pages
– Entretiens inédits avec Dominique Cabrera, Patricio Guzman et Nicolas Philibert par Philippe Piazzo (44 mn)
A Voix Nue, émission France Culture en 5 parties : entretien avec Frederick Wiseman par Charlotte Garson (5 x 29 mn)
Permis de Penser, émission France Inter : discussion entre Frederick Wiseman, Cyril Dion et Laure Adler (39 mn)

Éditeur : Blaq Out

Volume 1

Volume 2