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Un certain sourire… Claude RICH (8 février 1929 – 20 juillet 2017)

Il aura donc fallu d’opportuns “coups de gueule”, dont celui – déterminant ?- de Gilles Jacob, pour que deux de nos multiples chaînes télévisuelles “gratuites” daignent présenter une programmation spéciale en hommage à Claude Rich. Oh, tardivement : le 31 juillet et pas en “prime” sur France 3 et le 14 août (!) sur France 5. Fait notable cependant, les films choisis, s’ils furent souvent diffusés, sont bons et fort représentatifs de deux aspects du talent pluriel de ce grand “gentilhomme du théâtre et du cinéma” (A. Héliot, Le Figaro) : La Bûche (la plus belle réussite de D. Thompson, 1999) où il est un merveilleux violoniste tsigane en fin de vie, aussi cavaleur que désemparé, et Le Crabe-tambour, le chef-d’œuvre de P. Schoendorffer (1977), où il incarne aux côtés de J. Rochefort et J. Dufilho, un strict et humain officier de marine médecin. Je me souviens très bien avoir découvert C. Rich au théâtre au début de 1963 : à 34 ans, il avait réalisé déjà une belle carrière, et dans le défunt théâtre de l’Ambigu à Paris, il était Victor, le héros enfant de 9 ans, anormalement grand et terriblement intelligent, de la tragédie bouffonne et surréaliste de Roger Vitrac @Victor ou les enfants au pouvoir, créée en 1928 et formidablement ressuscitée trente-cinq ans plus tard par Jean Anouilh (avec la complicité de R. Piétri). Il explosait dans ce rôle écrasant, prodigieux d’innocence trompeuse, de malice terrifiante, de révolte suicidaire. Et arborant ce sourire étrange qui inspira à B. Blier l’une des séquences mémorables de ses Acteurs (2000), sourire qui m’a toujours fait penser à celui du chat du Cheshire de Lewis Carroll, persistant, ambigu, dérangeant même parfois…

 

 

J. Anouilh, le re-découvreur de Victor, classa son œuvre théâtrale, par ailleurs fort inégale, en cinq catégories : pièces “roses”, “farceuses”, “brillantes”, “grinçantes” et “noires”. Catégories parfaitement adaptées aux rôles si divers que tint C. Rich, “ce batifoleur élégant, ce Zébulon du répertoire” (P. Vavasseur, Le Parisien – Aujourd’hui du 22 juillet 2017), tant sur scène (1) qu’à l’écran (2), avec chaque fois le plus grand bonheur. “Brillantes”, ses prestations liées à l’histoire : Le Crabe-tambour, Le Souper (É. Molinaro, 1992) (3), Capitaine Conan (B. Tavernier, 1996), Le Bel été 1914 (C. de Chalonge, 1996), ou ses incarnations saisissantes de Léon Blum, Galilée ou Voltaire pour la télévision. “Roses” celles où il fut un jeune premier élégant et/ou emprunté, faux timide (Les Copains d’Y. Robert, 1965), ou plus récemment un vieil homme délicieusement fantaisiste (La Bûche, Et si on vivait tous ensemble ?, 2012). “Farceuses” : C. Rich était un formidable acteur comique, se gardant de tout effet appuyé, racé et décalé toujours : Les Tontons flingueurs de G. Lautner (1963) bien sûr, mais qu’on revoie (si possible !) le formidable L’Or du duc, ce petit bijou où il côtoie D. Darrieux, P. Brasseur et J. Dufilho, que lui concocta J. Baratier en 1965. Dans tous ces films, la gentillesse de C. Rich semblait souvent captieuse : le “grinçant” n’était jamais loin, il fut flagrant dès Les Compagnons de la marguerite, un grand Mocky de 1967, cocasse et féroce, ou Oscar d’É. Molinaro (1967). Sa carrière avançant, le “gentil” C. Rich prit, à l’évidence, un plaisir jubilatoire à lier le “grinçant” et le “noir” en incarnant, magistralement toujours, de superlatives canailles ou des salauds patentés : l’immonde inspecteur Bonny du Stavisky d’A. Resnais (1974), le pervers commissaire Ballestrat de La Guerre des polices (R. Davis, 1979) ou l’ignoble duc de Crassac de La Fille de d’Artagnan (B. Tavernier, 1994)…
Reste un film inclassable, mal accueilli lors de sa sortie, peut-être pas le plus grand rôle de C. Rich mais le plus complexe et intrigant à coup sûr : il serait bon que les écrans grands ou petits nous permettent de retrouver le “Claude” du Je t’aime, je t’aime que Resnais et J. Sternberg lui offrirent en 1968…

 

 

(1) Fiches du Cinéma oblige, nous privilégions ici ses prestations cinématographiques. Mais la carrière théâtrale (60 ans !) de C. Rich (qui d’ailleurs n’interpréta jamais Anouilh) fut tout aussi exemplaire : une cinquantaine de pièces entre 1952 et 2012, souvent longtemps jouées, parmi lesquelles Château en Suède de F. Sagan, le sulfureux Le Retour de Pinter, en 1964, aux côtés de P. Brasseur, E. Riva et J. Topart, excusez du peu !, Lorenzaccio (à la Comédie Française), Faisons un rêve de S. Guitry, Le Souper… Sans compter ses propres œuvres (Le Zouave, Un habit pour l’hiver, Une chambre sur la Dordogne).
(2) Il tourna plus de quatre-vingt films. Ceux qui sont cités sont ceux que le signataire de ces lignes apprécie particulièrement…
(3) César du meilleur acteur en 1993. Il reçut un César d’honneur en 2002, mais n’eut jamais droit à un Molière !