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Qu’est-ce qu’une revue de cinéma ?

Les familiers de notre site Internet connaissent le nom d’Édouard Sivière pour les excellentes chroniques DVD qu’il y publie. Il importe à présent de le connaître comme auteur d’un livre, L’Esprit Positif (Ed. Eurédit), consacré à l’historique revue fondée par Bernard Chardère. Dans cet ouvrage, de manière atypique et intelligente, il fait le pari de considérer que l’histoire d’une revue, c’est avant tout la somme de tout ce qui s’y est écrit. Celle de Positif est ainsi racontée exclusivement par les textes, grâce à une lecture exhaustive et approfondie de chacun des numéros de la revue.

Le récit est découpé en quatre grandes périodes, et chacune traitée en examinant successivement les mêmes points : les orientations générales, les rédacteurs, les cinéastes suivis. Si l’approche est extrêmement rigoureuse, cadrée par ce qu’on appellerait au cinéma un “dispositif”, elle n’est pas pour autant universitaire, mais au plein sens du terme cinéphile. Édouard Sivière dépasse son rôle d’historien par un vrai regard critique (quoique fondamentalement bienveillant, il ne fait pas de cadeaux à la revue, notamment dans la dernière partie, assez savoureuse), mais il ne tombe pas pour autant dans le piège classique de la “critique sur la critique”, consistant à ne parler d’une revue que pour défendre par opposition un autre titre ou une autre vision du cinéma (dans ses attaques, il ne milite finalement que pour son plaisir de lecteur).

Par ailleurs, on peut lire entre les lignes serrées de sa grille d’analyse, une réflexion tout à fait passionnante sur ce qu’est une revue de cinéma, ce qui fait sa singularité et sa qualité. Ainsi, par exemple, après avoir évoqué les jeunes années où Positif pratiquait joyeusement la mauvaise foi, l’histrionisme, la radicalité et donc les spectaculaires erreurs de jugement (notamment à l’encontre de Rossellini, Bresson, Hitchcock ou Tati), il note à propos de la période 1980-96 : “Paradoxalement, ce que l’on pourrait appeler un meilleur discernement ne fait pas de ces années-là les plus passionnantes de l’histoire de la revue.” Et de fait : attend-on vraiment d’une revue de cinéma qu’elle ait toujours raison ? Si aujourd’hui, pour Michel Ciment, c’est clairement en rapport avec cet objectif que se définissent la fierté (légitime) et la ligne de conduite (discutable) de Positif, peut-on réellement le considérer comme une fin en soi ? En effet, une revue respire-t-elle si elle reste étanche aux vibrations du présent pour se situer exclusivement dans le temps éternel de la “vérité” ? Une revue est-elle juste si elle sacrifie toute la subjectivité qu’implique le rapport au cinéma au profit d’une croyance en une valeur objective des choses de l’art et en des frontières indiscutables délimitant le territoire du bon goût et du bon cinéma ? Un des grands mérites d’Édouard Sivière est de nous ramener à ces chantiers de réflexion, que la critique de cinéma actuelle ne devrait pas trop perdre de vue.