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Pour découvrir Lino Brocka Sortie du coffret Blu-ray / DVD Lino Brocka : "Manille" + "Insiang"

Il ne faut jamais désespérer. Pour les amateurs à la cinéphilie forgée à partir de la toute fin du siècle dernier, Lino Brocka était l’un de ces cinéastes que l’on nous disait grand mais dont l’œuvre devenait de moins en moins visible, jusqu’à disparaître totalement, à l’instar de celles de quelques autres maîtres ayant bousculé les règles du cinéma mondial dans les années 1960 et 1970. La fortune critique en France et en Occident de Lino Brocka, qui était déjà réputé dans son pays, s’est concrétisé de manière exemplaire : découverte sur place par un infatigable chercheur-voyageur (Pierre Rissient), révélation à la Quinzaine des Réalisateurs à Cannes en 1978, soutien apporté par les revues (Positif en tout premier lieu, qui met aussitôt Insiang en couverture et publie ensuite plusieurs entretiens), organisation d’hommages par des festivals spécialisés (les Trois Continents à Nantes) et distribution commerciale de quelques titres jusqu’en 1989 (après Insiang et Manille, Jaguar, Bayan Ko et Les Insoumis). Mais avec la mort du cinéaste en 1991, hormis peut-être pour les chanceux abonnés de cinémathèques, le brouillard s’installe. Ainsi, tout comme ce fut le cas avec, au hasard, Miklos Jancso ou King Hu, il aura fallu pour la plupart d’entre nous patienter le temps que l’inestimable travail des éditeurs DVD porte ses fruits. Ici celui de Carlotta, qui, l’an dernier, avait commencé par distribuer dans quelques salles Insiang et Manille.

Il ne faut jamais désespérer… mais que c’est difficile, doivent se dire les personnages de Lino Brocka. La grandeur du cinéma de celui-ci, en tout cas dans sa part connue chez nous (Brocka devait tourner plusieurs films alimentaires pour mener à bien ses projets les plus personnels, ce qui amena sa filmographie à atteindre une soixantaine de titres sur vingt ans), elle se trouve dans la capacité à parler du social sans aucun faux-semblant, à montrer les conditions de vie détestables du peuple philippin avec la plus grande clarté et la plus grande honnêteté, mais tout cela sans négliger la forme et sans asséner de discours moralisateur ou larmoyant. Ce qui frappe à la découverte de Manille et d’Insiang, c’est l’absence totale d’exotisme et d’enjolivure, c’est la maîtrise des (faibles) moyens, c’est l’urgence d’une expression. Nul besoin de faire preuve de cette indulgence qui peut éventuellement pousser le cinéphile à surévaluer un « classique » issu d’une cinématographie défavorisée.

Si Martin Scorsese se charge de présenter Manille après avoir aidé à sa restauration, il ne le fait pas de la hauteur condescendante du cinéaste hollywoodien. Et si ce Manille fait penser à de nombreuses reprises à Taxi Driver (réalisé pratiquement en même temps), en particulier dans sa façon de peindre la violence urbaine, ce n’est pas parce que Brocka utilise les codes du cinéma américain. Manille, c’est Taxi Driver rejoint depuis les Philippines par hasard et par ses propres moyens. L’approche de la réalité et du social, notamment, diffère radicalement. L’histoire racontée est celle de Julio. Ce jeune homme est à Manille après avoir quitté son village de pêcheurs et sa famille, à la recherche de sa petite amie Ligaya dont il n’a plus de nouvelle depuis son départ en compagnie d’une dame lui ayant promis un travail bien rémunéré en usine. La quête de Julio va durer plusieurs mois. Nous subirons avec lui la misère sociale, les difficultés des travailleurs du bâtiment, la tyrannie des contremaîtres, l’abaissement à la prostitution et l’omniprésence de la violence. Nous bénéficierons aussi de la solidarité populaire.

Lino Brocka plonge le spectateur dans un bain de réel, dans le bruit et la fureur de Manille aussitôt, en prise directe. La bande son est saturée, la caméra capte l’image de figurants qui n’en sont pas et le visage inquiet d’un jeune homme à l’affût. L’ancrage est remarquablement exécuté : le parcours du héros, du chantier aux ruelles du bidonville, et les rencontres qu’il fait permettent d’éclairer précisément le contexte social. Ce personnage sert classiquement de relais mais il est à noter qu’il nous est présenté alors qu’il est déjà immergé depuis un moment dans une dure réalité et qu’il a perdu bien des illusions, désemparé au cœur de la grande cité. Saisi par la violence de celle-ci, il ne peut pas ne pas y répondre.

 

Insiang fait preuve de la même fermeté dans la description sociale. Dans l’un de ces quartiers pauvres, toujours, vit cette fois Insiang, jeune femme entourée d’une mère peu aimable et de la famille entière de son père défunt. Tous se croisent dans la plus grande promiscuité, sous le même toit fragile, jusqu’à ce que la mère mette tout le monde dehors, à l’exception d’Insiang. La fille doit accepter les continuelles brimades maternelles et l’arrivée d’un amant tyrannique et pervers. Ce sale type empêche Insiang de voir ses amis, la viole et se glisse successivement dans les deux lits, testant jusqu’au bout sa résistance.

Le film s’ouvre sans prévenir sur un cri de cochon éventré dans un abattoir infernal. Lino Brocka va au plus direct et nous installe immédiatement, par cette agression sonore et visuelle, dans un univers oppressant. Il va ensuite resserrer l’étau autour d’Insiang, qui est d’abord la victime d’un problème de logement et de surpopulation brisant toutes les frontières de l’intimité. Il en fait ainsi une victime de mélodrame, mais un mélodrame compact, concentré sur à peine plus de quatre-vingt-dix minutes, et se déroulant de manière implacable. Lino Brocka désire ardemment montrer une réalité difficile et son premier but est de s’exprimer clairement mais il souhaite l’atteindre par un travail poussé de mise en scène et de direction d’acteur (la belle Hilda Koronel est remarquable dans le rôle d’Insiang, à la fois retenue, vibrante et inflexible, tout comme Rafael Roco Jr. l’est dans Manille, endossant celui de Julio). La trajectoire douloureuse d’Insiang, il en rend compte en faisant progressivement le vide autour d’elle. Noyée dans le mouvement perpétuel du début, elle ne sera plus confrontée, par la suite, qu’à sa mère et son amant, pour finalement se détacher de leur emprise et marcher seule au dernier plan.

Insiang tient en haleine notamment parce que Brocka et son interprète laissent planer le doute sur l’état d’esprit réel de l’héroïne confrontée au jeu de séduction malsain de l’intrus et à la rage habitant sa mère. Cela en rend d’autant plus fort le dénouement et rapproche étrangement le film de ceux de Shohei Imamura, avec ces femmes humiliées mais parvenant à retourner à leur avantage le sale destin. Quoi qu’il en soit, cette dernière partie possède une puissance telle qu’elle donne à repenser tout ce qui la précède, faisant prendre conscience à quel point le scénario et la façon de le mettre en images sont réfléchis. Ce qui amène Pierre Rissient à affirmer, dans une interview-bonus, qu’Insiang est le meilleur film de Lino Brocka, au moins le plus complet. Et ce qui ne manque pas d’étonner lorsque l’on sait qu’il fut tourné en 14 jours !

Manille ne dût pas l’être plus lentement, mais il prend une autre forme cinématographique, bien qu’aussi fidèle à la réalité que l’autre. La narration est plus nerveuse, plus éclatée, soumise à des changements de rythme étonnants, en temps longs ou en ellipses tranchantes. De plus, le récit est traversé de très brefs flashbacks qui prouvent décidément que le cinéaste ne se contente pas de témoigner. Ce style heurté semble provoqué par les difficultés de tournage (la loi martiale décrétée par le président-dictateur Marcos, dont Brocka est un opposant, est alors en vigueur) mais Manille n’en est pas moins passionnant. Tout juste pourra-t-on trouver quelques séquences, les plus spectaculaires et les plus violentes, un peu moins lisibles que les autres. L’harmonie entre les scènes d’extérieur et d’intérieur est cependant, comme dans Insiang, remarquablement préservée malgré les contraintes et les expérimentations. Adapté d’un roman, Manille possède une ampleur surprenante et prend la forme d’une grande peinture sociale, contrastant avec le tableau plus concentré d’Insiang. Cette largesse, cette attention apportée à tous les personnages (tous caractérisés et situés), ce maintien du naturel dans les discussions font disparaître le spectre du didactisme, comme la rigueur de la construction le fait pour l’autre film.

Dans ces deux œuvres majeures du cinéma philippin, de manière différente, Lino Brocka trace une ligne terrible. Mettant en pratique son engagement politique, il tend un miroir non déformé à son pays, montrant la prostitution, les trafics, la domination de sexe et de classe, pointant du doigt la police et les profiteurs de tous poils mais cherchant constamment à préserver la dignité du peuple. Un cinéma courageux, mais qui est donc loin de se limiter à cette qualité. Un cinéma qui fut et qui reste d’importance.

Parmi les bonus proposés par Carlotta dans ce coffret, plutôt que sur le reportage d’Hubert Niogret consacré à l’histoire du cinéma philippin racontée par ses artisans, survol hyper-classique pâtissant cruellement du manque d’extraits des œuvres évoquées, il faut se ruer sur le formidable Signé : Lino Brocka. Réalisé en 1987 par le documentariste américain Christian Blackwood, ce film est basé sur une suite de longs entretiens avec le cinéaste. Répondant avec verve et dans un parfait anglais à des questions souvent très personnelles (sur sa mère, son homosexualité, ses convictions politiques), Brocka éclaire parfaitement sur son art. Entre deux discussions, nous l’observons en plein tournage de deux films purement commerciaux, ce qui n’en est pas moins intéressant. Prenant le temps qu’il faut et parvenant très simplement à transmettre la passion d’un artiste, Signé : Lino Brocka rend quelque peu nostalgique en pensant à l’évolution des documentaires sur le cinéma. Assurément, il se tient au même rang que les meilleurs titres de la fameuse série de Janine Bazin et André S. Labarthe, Cinéastes de notre temps.

 

Manille
Maynila: Sa mga kuko ng liwanag
de Lino BROCKA
Philippines – 1975
Sortie cinéma (France) : 28 avril 1982
Durée : 127 min
Version Originale – Sous-Titres Français
Format 1.85 respecté – 16/9 compatible 4/3 – Couleurs

Insiang
de Lino Brocka
Philippines – 1976
Sortie cinéma (France) : 6 décembre 1978
Durée : 95 min
Version Originale – Sous-Titres Français
Format 1.33 respecté – 4/3 – Couleurs

Sortie France du coffret DVD : 7 juin 2017
Éditeur : Carlotta films

Bonus :
Manille : Introduction de Martin Scorsese (HD)
Manille : Lino Brocka par Pierre Rissient (HD – 7’)
Manille… un film philippin (1975 – HD – 23’)
Galerie photos (HD)
Bande-annonce 2016 (HD)

Insiang : « Insiang » : Lino Brock par Pierre Rissient (HD – 7’)
Signé : Lino Brocka (1987 – HD – 84’)
Bande-annonce 2016
Retour à Manille : le cinéma philippin réalisé par Hubert Niogret (2010 – Couleurs et N&B – 57’)