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À la recherche de l’oiseau rare Sortie DVD de "L'Ornithologue" de João Pedro Rodrigues

Pour aiguiller le cinéphile curieux et avide de découvertes qui serait jusque-là passé à côté du cinéma plutôt confidentiel de João Pedro Rodrigues, il est possible de commencer par situer ce bel Ornithologue, le plus accessible de ses films s’il on en croit (et il le faut) les Fiches du Cinéma de novembre dernier, entre un Alain Guiraudie et un Apichatpong Weerasethakul. Rodrigues est en effet de cette famille de cinéastes ayant l’habitude, entre autres points communs, de partir de réalités rendues sans fard pour opérer ensuite de lents glissements vers l’onirisme ou le fantastique, de ne pas rechigner à effectuer le grand écart entre un mode de narration audacieux et le recours à la fable ou au conte populaire, d’être attentif aux manifestations de la nature, à l’animalité et aux forces primitives, de privilégier un cinéma parfois déstabilisant car touchant aux sens, au physique, à la rêverie et à la pulsion (homo-)érotique.

L’Ornithologue débute de la manière la plus réaliste possible puisqu’il se place sur le terrain de l’éthologie en faisant succéder une suite de plans documentaires sur les oiseaux peuplant les berges du Douro, au nord du Portugal. Comme seul au monde dans ces endroits difficiles d’accès, le héros du film observe scientifiquement ces animaux à bord de son canoë. L’introduction est relativement longue mais déjà, dans cet ensemble organisé d’images majestueuses, le mystère s’installe en douce. Un signe, à peine : le sentiment d’étrangeté que provoque l’insertion de champs-contrechamps entre l’ornithologue et les oiseaux. Cette vision surplombante de l’homme revient de temps à autre, étonnante. La bascule ne tardera pas.

Ou plutôt, les bascules, tant le parcours qu’effectue le prénommé Fernando sera balisé par de multiples fractures. La carte de la région est perdue, les rencontres sont aussi rares qu’inquiétantes, presque personne ne parle portugais (mais mandarin ou latin, voire, la seule langue des signes), le danger ne vient jamais de là où l’on croit, les fantasmes se matérialisent, les repères temporels et spatiaux sautent. La coupe faisant passer d’une séquence à une autre est promesse pour le spectateur de surprise totale, comme pour le principal protagoniste, presque assuré à chaque fois de s’endormir dans un endroit pour se réveiller dans un autre, le plus souvent en mauvaise posture.

Au final, Fernando se transforme, se révèle, en Saint-Antoine atteignant Padoue. Car L’Ornithologue est une étrange parabole d’inspiration chrétienne. Brassant de multiples références, João Pedro Rodrigues égare par endroits son spectateur sentant bien que telle composition artistique, telle phrase ou telle situation renvoie à une notion ou un élément légendaire lui échappant. Le cinéaste s’inscrit de plus en plus franchement dans cette démarche référentielle, n’hésitant pas à mettre son film en danger. Au-delà de la qualité de la mise en scène (avec quelle bande-son !) et de l’omniprésence d’un Paul Hamy tout en muscles et à fleur de peau, ce qui fait tout de même tenir celui-ci jusqu’à son terme, c’est l’indécision et le mystère qui le gouvernent depuis son démarrage.

Fernando devient Saint-Antoine, alors qu’il ne croit ni en Dieu ni au Diable (il admet tout de même aisément qu’il se passe dans ces forêts des choses inexplicables), mais Rodrigues prend soin de ne pas verrouiller d’emblée le sens de lecture de son film et de son récit insaisissable. Passées les premières scènes réalistes et contemplatives, chacun peut appréhender à sa façon les déraillements narratifs qui se succèdent. Tout, ici, devient possible. Nous avons donc basculé dans le rêve ou bien le fantasme, vers la fin du monde ou au centre du royaume des morts. Cet Ornithologue original et osé séduit parce qu’il véhicule une vision personnelle sans qu’elle soit imposée à tout prix, laissant l’esprit de chacun vagabonder à sa guise dans un espace référencé mais ouvert.

 

L’Ornithologue
O Ornitólogo

de João Pedro Rodrigues

Portugal, France, Brésil, 2016.
Durée : 117 min
Sortie cinéma (France) : 30 novembre 2016
Sortie France du DVD : 23 mai 2017
Éditeur : Épicentre Films

Bonus :
Entretiens avec le réalisateur et les acteurs
Présentation du film lors de la rétrospective João Pedro Rodrigues au Centre Pompidou
Biographie et filmographie du réalisateur
Galerie de photos
Bande-annonce