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Bilan du 6e Champs Elysées Film Festival

Placée sous le signe du passage à l’âge adulte et du rêve américain, la compétition US du Champs Elysées Film Festival 2017 n’aurait pas pu rêver meilleure métaphore pour sa 6e édition. Jeune, en pleine émancipation et mu par ses ambitions de grandeur, le cinéma indépendant américain prouve sa résilience dans un contexte de crise et de mutation qui n’altère en rien la qualité de ses productions. Retour sur une sélection audacieuse et riche tant en termes de formats que de ton.

 

 

Rat Film de Theo Anthony
Que les musophobes se rassurent, malgré son titre très littéral, Rat Film du réalisateur et photojournaliste Theo Anthony, premier long-métrage à ouvrir le bal de la compétition US, n’est pas vraiment un film sur les rats. S’il y a bien sûr quelques inévitables silhouettes grouillantes dans les poubelles et allées sombres, Rat Film se concentre avant tout sur ceux qui gravitent autour du rongeur, nuisible pour les uns, animal de compagnie pour les autres. Caméra à l’épaule, Theo Anthony s’embarque pour une immersion sauvage dans les rues infestées de Baltimore, d’où il est originaire, et y croise une galerie de personnages marginaux, dératiseur humaniste, couple passionné par les rats, et chasseurs urbains non pas à la mouche mais au beurre de cacahuète et à la batte de baseball. Ofni absolu qui penche du côté du cinéma de Werner Herzog, Rat Film se situe quelque part entre le documentaire et le film d’art, la déambulation visuelle et l’étude anthropologique. Si les rats sont le pivot de ce premier long-métrage, la ville de Baltimore est finalement le véritable personnage de l’histoire, hantée par son passé raciste et sa pauvreté.

 

 

Columbus de Kogonada
Plus qu’un simple cadre, la ville joue également un rôle crucial dans Columbus, premier long métrage de Kogonada. Columbus, Indiana, ville de moins de 100 000 habitants entourée de champs de maïs et une concentration d’architecture moderne au m2 à faire pâlir les grandes capitales, il n’en fallait pas plus pour intriguer l’artiste remarqué pour ses montages supercuts des œuvres de Wes Anderson et ses plans symétriques, d’Hitchcock et ses regards face caméra ou encore des perspectives de Kubrick. Kogonada a conservé de cette étude minutieuse de l’image un attachement aux détails, une grande délicatesse et une manière de regarder au-delà ce qui est montré à voir, qui innerve jusqu’à la trame narrative de son film. Quand Jin, traducteur américano-coréen venu à Columbus au chevet de son père dans la coma, rencontre Casey passionné d’architecture, obligée de s’occuper de sa mère dépressive, tous deux arpentent la ville pour s’évader à la découverte des bâtiments préférés de Casey. D’abord factuelle, Jin fait prendre conscience à Casey de ce qui l’émeut dans leur structure, et lui fait voir les murs qu’elle connait par cœur avec un nouveau regard. Profondément intimiste et sensible, Columbus se développe en écho à ce changement de perception, suivant au début du film les trajectoires séparées des deux personnages avant de lier leur solitude, chacun aidant l’autre à grandir et à s’émanciper.

 

 

The Strange Ones de Lauren Wolkstein et Christopher Radcliffe
Récompensé du prix du Jury du film américain indépendant de cette 6e édition, The Strange Ones de Lauren Wolkstein et Christopher Radcliffe, est un thriller opaque et sous tension retraçant le voyage de deux frères, Nick et Jeremiah, partis sur la route des vacances. En apparence du moins, puisque l’on comprend vite à mesure que les souvenirs du plus jeune, Jeremiah, refont surface, que ce n’est pas un lien de parenté qui lie les deux personnages mais un lourd secret dont on ne sait bien s’il concerne une histoire d’enlèvement ou de fuite après un meurtre. Non sans rappeler la photographie et l’atmosphère énigmatique de Midnight Special, The Strange Ones joue pleinement la carte de l’ambiguïté entre les deux personnages, où les soupçons de prédateur sexuel sont en permanence contrebalancés par le flou qui entoure la véritable identité de Jeremiah, joué par le fragile mais inquiétant James Freedson-Jackson, et le doute qui s’installe sur son statut de captif ou de manipulateur. Mais à force de vouloir conserver coûte que coûte une part de mystère, Lauren Wolkstein et Christopher Radcliffe en disent finalement trop peu pour permettre de trouver un point d’ancrage dans l’intrigue, et l’attention s’effrite malgré l’angoisse palpable que le film dégage. Adapté du court-métrage du même nom des deux réalisateurs, The Strange Ones donne finalement plus l’impression d’être une version rallongée qu’un long-métrage en tant que tel.

 

 

California Dreams de Mike Ott
Cory, Patrick, Neil, Carolan et Kevin, losers sympathiques déconnectés de la réalité et persuadés de leur talent, ont en commun l’ambition de devenir acteurs. À la clef de leur rêve, des castings à répétition et autant de désillusions qui n’entament pas pour autant leur motivation. Objet hybride fascinant, entre documentaire et fiction, California Dreams imbriquent les séquences d’auditions aux incursions dans le quotidien de ces aspirants acteurs, à la manière d’une émission de télé-réalité. Chaque personnage devient alors son propre stéréotype dans une forme d’humour absurde qui fait perpétuellement osciller entre moquerie et tendresse. Autour de cette galerie de personnages foutraques, aussi touchants que pathétiques dans leur naïveté, Mike Ott construit une comédie mordante sur le rêve hollywoodien et la confrontation des espoirs à la réalité, aux zones d’ombres laissées volontairement sans réponse. Si les acteurs de ce long-métrage sont tous amateurs, on ne sait jamais véritablement où commencent l’improvisation et la scénarisation de leurs propos.

 

 

My Entire High School Sinking Into the Sea de Dash Shaw
Unique film d’animation de la sélection, My Entire High School Sinking Into the Sea est la projection sur grand écran de l’esprit foisonnant et fantasque de son auteur, Dash Shaw, auteur de romans graphiques. Premier long-métrage audacieux, mêlant dessin, peinture et collages, My Entire High School… flirte avec le film catastrophe et le teen-movie. L’introduction est à ce titre classique du genre. Dash, interprété par Jason Schwartzman, et son meilleur ami Assaf, s’apprêtent à faire leur rentrée au lycée Tides en Californie en 2e année. Tous deux journalistes à la gazette du lycée, et considérés comme des intellos un peu bizarres, Dash et Assaf ne sont pas particulièrement populaires. Une fille, Verti, qui enquête aussi pour la gazette, vient mettre en danger leur amitié et les deux amis se séparent. En enquêtant seul dans les sous-sols de l’établissement, Dash découvre que le lycée n’est pas aux normes anti-sismiques et qu’il risque l’effondrement à la moindre secousse. Et My Entire High School… bascule alors dans une version psychédélique sous acide du film catastrophe. Sans limite technique et sans contrainte de vraisemblance, le dessin permet à Dash Shaw d’explorer les fantasmes les plus extrêmes d’un scénario apocalyptique où une école sombrerait toute entière dans la mer. Cru, souvent violent mais d’une grande virtuosité graphique, My Entire High School Sinking Into the Sea est une métaphore sans concession de l’environnement hostile que peut représenter le lycée et de la difficulté d’y trouver sa place.

 

 

Jean of the Joneses de Stella Meghie
Petite dernière d’un clan de femmes américano-jamaïcaines, la vie de Jean bascule le jour où son grand père qu’elle n’a jamais connu débarque à l’improviste au cours d’une réunion familiale. Et comme si ce bouleversement ne suffisait pas, l’homme en question à la fâcheuse idée de venir mourir devant elle sur le perron de la maison. Commence alors une série de rebondissements qui vont mettre à jour les petits et gros secrets jalousement gardés d’une génération à l’autre. Premier long métrage de la réalisatrice Stella Meghie, Jean of the Joneses dissèque minutieusement et avec un humour typiquement new-yorkais les mécanismes d’une famille dysfonctionnelle de la classe moyenne afro-américaine d’Harlem. Au centre de ce matriarcat, Jean, remarquablement interprété par Taylour Paige, jeune écrivaine de 25 ans, est une sorte d’avatar féminin de Woody Allen, empêtrée dans une relation amoureuse compliquée et l’écriture d’un livre qu’elle délaisse. Inspirée par sa propre famille d’origine jamaïcaine, Stella Meghie créé un récit lumineux sur l’affirmation et l’émancipation de Jean, où se mêle les histoires individuelles des membres de sa famille. Si le traitement du sujet en lui-même n’est pas fondamentalement innovant, Jean of the Joneses charme par ses dialogues piquants et la représentation infiniment tendre des liens qui unissent malgré tout ces femmes si différentes.