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Les Proies de Sofia Coppola Épuré et modeste

Après The Bling Ring, ouverture du Certain Regard en 2013, Sofia Coppola retrouve la compétition cannoise avec Les Proies, nouvelle adaptation du roman de Thomas Cullinan – et accessoirement remake du film éponyme de Don Siegel (1971) avec Clint Eastwood. L’attente est grande : surprise, déception et plaisir sont au rendez-vous. Car Les Proies, avec son casting de luxe et ses décors envoûtants, est le film où Sofia Coppola semble prendre le plus de distance. Si ses obsessions sont là, elle se refuse à trop creuser la psychologie de ses personnages féminins, ou d’employer ses artifices habituels pour les filmer : le film s’accompagne de très peu de musique (et ne joue pas la carte de l’anachronisme comme le génial Marie-Antoinette) et s’attache à suivre le morne quotidien des femmes – enfants, adolescentes, adultes – dans leur pensionnat isolé, alors que la guerre de Sécession fait rage.

L’arrivée d’un homme – Colin Farrell -, un soldat nordiste blessé, l’ennemi juré, bouleverse les pensionnaires. L’homme est à multiples facettes : tour à tour fragile, amical, séducteur, manipulateur… Plutôt que de prendre un sex symbol, Sofia Coppola exploite Farrell pour son physique fonctionnel, beau sans être enjôleur. Car ce n’est pas forcément la beauté physique de l’intrus qui va troubler sa communauté de femmes, mais sa simple présence. Le caporal perturbe les règles qui régissent leur vie en vase clos, alors que les canons des armées tonnent dans la région. Dans les premières scènes, la cinéaste filme ainsi Nicole Kidman laver le corps inconscient du soldat, s’interrompre plusieurs fois par gêne. Ordinaire et touchante, la séquence démontre toute la subtilité et l’élégance de la mise en scène ici à l’œuvre. Mais en tordant le cou aux espérances – on est loin du thriller suffocant que laissait envisager la bande-annonce -, la réalisatrice impose un drame psychologique épuré et modeste, d’une épatante fluidité, mais qui peut laisser sur sa faim. Parfois drôles et férocement ironiques, les dialogues viennent épicer la narration tout en en perturbant le rythme, et montrent une auteure qui expérimente, cherche des pistes fraîches. Évidemment, Les Proies version 2017 souffre de la comparaison avec l’œuvre de Siegel, bien plus ambiguë. On s’interroge alors sur la véritable nature du film : simple commande exécutée sans ferveur, ou choix délibéré de s’éloigner au maximum des principes de son cinéma ? Seule Coppola peut répondre à cette question. On ne peut que constater que la cinéaste de Virgin Suicides a fait de ses Proies un petit laboratoire, qui préfigure – on l’espère – une nouvelle direction de son cinéma.