Rechercher du contenu

L’Ami Hal Parution du livre "Hal Hartley"

En 1992, un cinéaste américain jusque là inconnu nommé Hal Hartley voit ses premiers films sortir, dans le désordre, sur les écrans français en quelques mois seulement : The Unbelievable Truth, Trust et Simple Men, suivis fin 1993 par Surviving Desire. Mieux qu’un petit frère de Jim Jarmusch ou un cousin de Wim Wenders, les spectateurs tiennent là, tout à coup, un cinéaste ami, sensible et décalé, drôle et pessimiste, rock et Nouvelle Vague. En 1994, Isabelle Huppert collabore avec lui pour Amateur. Si Flirt déçoit deux ans plus tard, Henry Fool reçoit le prix du scénario à Cannes en 1998. A la fin de cette même année, Arte diffuse The Book of life, film réunissant Martin Donovan et la chanteuse PJ Harvey et appartenant à la collection « L’An 2000 vu par… ». Beau tableau… mais en France, pour tout le monde ou presque, la liaison avec Hal Hartley s’arrête là. Les films suivants ne sont pas distribués et l’ami est perdu de vue. Or, de son côté, l’homme n’a jamais cessé de tourner. Derrière The Book of life, se tiennent cinq longs métrages, dont le dernier, Ned Rifle, a été réalisé en 2014.

Voilà ce que les auteurs de ce livre publié par LettMotif et dirigé par Mathieu Germain ont voulu dire haut et fort : si le cinéma de Hal Hartley a bien foudroyé une génération de cinéphiles au début des années 90, sa disparition des écrans n’était pas la conséquence d’un renoncement mais d’une série d’entraves essentiellement économiques surmontées en toute indépendance, dans une démarche très particulière.

L’ouvrage est une déclaration d’amour à plusieurs voix, un exercice d’admiration. C’est aussi un objet construit comme un film de Hartley. Comme Trust et les autres nous prennent à froid (Alexandrine Dhainaut se charge d’un texte proposant des « réflexions sur quelques scènes d’ouverture de Hal Hartley »), l’entrée se fait là aussi sans présentation préalable, sans exposition. Immédiatement, nous sommes dans le vif du sujet. Deux citations de Cézanne écrites par la main du réalisateur ouvrent une cinquantaine de pages de reproduction de notes personnelles. Dans cette partie « Documents », qui constitue la moitié du livre, suivent trois interviews de Hartley, la traduction d’un échange entre ce dernier et Jean-Luc Godard initialement publié dans la revue américaine FilmMaker en 1994 et des entretiens avec les iconiques Elina Löwensohn et Martin Donovan, actrice et acteur fétiche.
Ensuite, dans la seconde partie, entre chaque contribution, vient s’insérer un texte-dialogue de Jean-Christophe HG Martin. Ainsi découpé, il produit un effet de montage dynamique et décalé, bien dans l’esprit de ce cinéma dont la singularité est évoquée par Jérôme d’Estais (le rapport de Hartley à l’Europe), Pacôme Thiellement (l’amour et le besoin de l’autre dans Surviving Desire), Jean-François Fontanel (la « poétique du décalage » à l’œuvre dans ces films), Bertrand Mandico (la ligne claire comme principe de mise en scène) et bien d’autres. Toujours pour mieux coller à cette œuvre, le livre se termine sur des phrases de Mathieu Germain, phrases incisives et dont le caractère ouvert aide à conjurer le léger parfum de pessimisme, impulsant un nouveau mouvement (« Il n’est rien arrivé à Hal Hartley. Il est simplement temps de (re)découvrir ses films. Rien ne fait plus de bien. Ils sont tous disponibles sur www.halhartley.com »).
Comme il est précisé en quatrième de couverture, les textes réunis « n’ont aucune prétention critique et ne visent qu’à exprimer la passion de leurs auteurs pour un cinéma à part, qui marque sa différence. » Les interventions rendent donc évidente l’existence d’une communauté, dont il est espéré à travers cet effort collectif, évidemment, l’élargissement. Les approches effectuées ici sont éminemment personnelles, basées sur tel ou tel souvenir. Car Hal Hartley a tissé avec son public français, il y a vingt-cinq ans, un lien très fort, malgré l’éloignement qui a suivi. Significativement, une grande partie des textes proposés démarrent de manière comparable : en se remémorant un délicieux choc de spectateur reçu au début des années 90.
Par conséquent, le livre se parcourt en flânant, en y revenant de temps à autre, plutôt qu’il ne se lit d’une traite. Thématique et éclaté plutôt que chronologique, il ne peut éviter, d’un auteur à l’autre, quelques répétitions. Sa construction « à la manière de HH » peut également poser question car le lecteur a parfois tendance à s’égarer, en manque de repères par rapport aux cinq derniers films du cinéaste. Les passages qui leur sont consacrés aident cependant à bien cerner l’évolution du cinéma de Hartley, passant des vives chroniques des premières années aux fables grinçantes sur l’état de nos sociétés modernes, des affres de la passion amoureuse aux questionnements sur la foi dans un monde sans Dieu. Le dernier texte, titré « Il n’est rien arrivé à Hal Hartley » par Mathieu Germain et déjà mentionné, aurait pu être le premier de la série puisqu’il est le plus clair concernant la situation, passée et présente, de Hartley, revenant « sur les événements afin de comprendre pourquoi et comment cet artiste hors du commun a pu séduire un public aussi soudainement durant les années quatre-vingt-dix et aussi rapidement disparaître dans les limbes dix ans plus tard, alors qu’il n’a cessé de réaliser des œuvres plus ambitieuses et brillantes les unes que les autres ».
Les auteurs nous invitent ainsi, en 240 pages et 75 photos, à retrouver ce Hal Hartley que nous avions perdu. Ayant reçu ses premiers films comme de merveilleux cadeaux, c’est à nous, aujourd’hui, de faire l’effort et d’aller vers lui. Pour voir où il en est et pour ne plus se contenter de se repasser en boucle, via YouTube, un dialogue sur un muret autour de l’équation « Respect, admiration and trust = Love », une scène de comédie musicale dans une cour sans musique ou une autre, plus bruyante parce que soutenue par le Kool Thing de Sonic Youth, éclair inoubliable ayant soudain zébré le ciel cinéphile de nos 20 ans.

 

Hal Hartley

Ouvrage collectif sous la direction de Mathieu Germain
Format :17 x 24 cm.
Nombre de pages : 250
Date de sortie (France) : novembre 2016
ISBN : 978-2-36716-117-4 (cartonné, cahiers cousus)
Éditeur : Éditions lettMotif