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Le Bal des casse-pieds

Ça n’est pas passé inaperçu lors de l’annonce de la sélection cannoise : parmi les films invités en compétition officielle, on a pu trouver deux productions destinées à la plateforme de vidéo par abonnement (SVOD) Netflix. La première, totalement sous l’égide du géant américain, est Okja, la dernière réalisation de l’immense Bong Joon-ho, qui a tourné en Corée du Sud le successeur de Snowpiercer. La seconde, intitulée The Meyerowitz Stories, est signée du discret Noah Baumbach, et a été financée de façon indépendante, avant que Netflix n’en achète les droits mondiaux. Jusque-là, “business as usual” : une compagnie finance ou achète des films pour les diffuser. Ce qui cloche, soudainement, c’est la sélection dans un festival français (et le plus grand festival du monde, accessoirement) de ces films, estampillés d’un sigle écarlate synonyme de honte aux yeux d’une partie des professionnels de l’hexagone : les exploitants, représentés par la FNCF (Fédération Nationale des Cinémas Français).
Les doléances de la FNCF peuvent paraître logiques, voire louables. D’une part, l’organisation reproche à Netflix de ne pas respecter la réglementation fiscale en vigueur dans le pays. D’autre part, elle s’inquiète du fait que, à moyen ou long terme, des films sélectionnés à Cannes ne passent pas par la case “salles” si leur distributeur – en l’occurence Netflix – mise sur une stratégie de disponibilité en ligne globale. Mais la FNCF semble considérer que si un film ne sort pas en salles, sa “nature d’œuvre cinématographique” serait remise en cause. Ce qui est bien évidemment faux : la majorité des films indiens ne trouve par exemple pas le chemin des salles françaises, sans qu’on les reconsidère dès lors comme des téléfilms…
Dans ce bras de fer improvisé, Netflix a tenté une conciliation : obtenir des visas temporaires pour ses deux films, permettant leur exploitation durant une semaine et six séances maximum. Ce genre de visa qui nous permet à nous, les Fiches, de savoir quels films maintenir (ou non) dans l’Annuel… Cette conciliation a été retoquée par le représentant de la FNCF, Marc-Olivier Sebbag, qui, dans les colonnes de Télérama, comparait la tentative à “du bricolage”. Ce que semblent réclamer les exploitants que représente la FNCF, c’est une sortie en salles de Okja et The Meyerowitz Stories en bonne et due forme. Ce qui signifierait que les films doivent se plier à la chronologie des médias effective en France, et les bloqueraient hors de la plateforme de Netflix pour… 3 ans !
On voit mal Netflix, au nom du prestige cannois, accepter de sacrifier ses abonnés français pour ensuite récupérer les miettes des recettes en salles, alors que l’entreprise cherche justement à faire fructifier son catalogue pour séduire au maximum les utilisateurs. Dans cette affaire, Netflix et les exploitants apparaissent pour ce qu’ils sont : de simples concurrents, qui disposent chacun de leur propre plateforme de diffusion. En ne pouvant pas légiférer efficacement – qu’il s’agisse de bouleverser la chronologie des médias, de réduire ou de mofidier les fenêtres d’exclusivité des salles… -, le CNC est sans doute ici le plus grand perdant : l’institution n’a pas pu réclamer aux deux parties de se réunir ou d’imposer une conciliation. D’autant plus qu’elle a vu, quelques jours plus tard, l’UPC (l’Union des Producteurs de Cinéma) monter au créneau… et tirer à boulets rouges sur la FNCF, qu’elle accuse de ne pas respecter ses engagements suite à un accord passé lors des Assises pour la diversité du cinéma en 2016 ! Bien malgré lui, le festival de Cannes a déclenché un nouveau scandale…