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Gabriel et la montagne par Clément Deleschaud

Il y a une scène très intrigante dans le dernier film de Fellipe Gamarano Barbosa, Gabriel et la montagne : Gabriel, jeune brésilien parti faire le tour du monde et se trouvant en Afrique pour 5 mois, a déjà traversé trois pays – et le spectateur avec lui- lorsqu’à la faveur d’une rencontre avec un guide local, il explique à son interlocuteur que trois doigts de sa main gauche sont déformés, comme paralysés, depuis qu’il a quinze ans. Si la scène est passionnante, ce n’est pas uniquement parce qu’elle questionne le rapport du spectateur sur l’image qu’on lui donne à voir, exposant les rouages de la manipulation audiovisuelle (comment a-t-on fait pour ne pas le voir pendant une heure et demie ?), mais surtout parce qu’elle est contingente, presque accidentelle, dite puis oubliée ou non, peu importe.

Le deuxième long-métrage de Fellipe Barbosa (après le réussi mais mineur Casa Grande) est un film d’une éblouissante finesse, empreint d’un véritable amour pour ce récit de voyage pourtant voué à l’échec (la première scène, plan-séquence proleptique : , vend déjà la mèche), et qui a le salutaire atout de poser un regard bienveillant, dénué de tout cynisme, sur son héros. Au gré des pérégrinations de Gabriel, seul ou avec sa petite amie, tout le spectre des passions humaines va s’ouvrir, révélant parfois dans la même scène les sentiments contradictoires inhérents à n’importe quel voyage au long cours dans un environnement étranger. Honnête, Barbosa ne regarde pas son protagoniste sous l’oeil mélioratif du gentil Blanc venu apporter la bonne parole, et n’hésite pas à se moquer de la candeur de celui-ci quand il est affublé en toutes circonstances de son pagne masaii alors que les locaux sont en t-shirt, laissant soin au spectateur de prendre la mesure de l’absurdité de la scène. Les paysages et les interactions s’enchaînent et fusionnent ainsi sans faillir, dessinant plus une carte de rencontres et d’émotions qu’une topographie géographique. Gabriel est tour à tour généreux et irascible, borné et bienveillant, et le film prend le pli, resserrant les scènes quand il retrouve sa petite amie et s’asséchant lors d’une dernière partie mortifère et désolée. Quand bien même les personnages gravitent autour de lui, ils ne sont pas simples adjuvants : de sa petite amie aux conducteurs de camion, tout le monde a le droit à la parole, à la contradiction, à la joie.

L’Afrique n’intéresse heureusement pas Barbosa pour ses paysages luxuriants ou pour sa faune sauvage, qui ferait du continent un pur objet hostile : le réalisateur ne s’attarde pas et trouve la mesure juste entre contemplation et complaisance, évitant à tout prix la carte postale. Libre et simple, sa mise en scène s’adapte parfaitement à un récit chargé, fourmillant de mille détails épars que le spectateur choisit ou non de s’approprier pour bâtir son avis.

À mi-temps du film, le couple veut monter sur des éléphants ; on leur refuse car ceux-ci sont fatigués, ce qui entraîne un petit caprice collectif des héros face aux lois d’un continent qu’ils considèrent malgré tout comme un vaste terrain de jeu à leur merci. Le film est pourtant semblable à ces animaux, à la fois calme, élégant, placide, imprévisible et intelligent. Et le film emprunte, à partir du générique, fait du mélange des genre et de la poreuse frontière entre construction et reconstitution, un autre attribut du pachyderme, qui transcende le pur matériau filmique et le rend encore plus prégnant au réel : la mémoire.