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Les Fantômes d’Ismaël version originale [COMPÉTITION]

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Qu’est-ce que c’est que cette histoire ? Il existerait deux versions du dernier Desplechin ? Mais où-quand-comment-pourquoi ?? Encore une entourloupe dont Cannes a le secret ! Apparemment quelques happy few ont eu l’heur de voir ces deux différents montages avant la soirée d’ouverture (cf. le brillant article de Jean-Michel Frodon pour Slate). Pour les autres, seul le Cinéma du Panthéon, dans le sixième arrondissement de Paris, projetait ce mercredi la « version originale » de 2h15 des Fantômes d’Ismaël. Les desplechinophiles n’ayant pas le bon goût d’habiter Lutèce auront le droit d’attendre la sortie DVD…

Ainsi a-t-on pu, calé dans une salle pleine fleurant bon l’étudiant en cinéma et la lectrice de Télérama, en avoir le cœur net : la version longue était-elle sensiblement meilleure que la courte ? Dès la première scène « supplémentaire », la réponse ne fit pas un pli : carrément. Vous trouviez le film bancal, inabouti, trop centré sur le personnage un rien inconsistant de Carlotta, femme fantôme reparaissant après vingt-et-un ans d’absence ? Allez vite vous réconcilier avec le grand Arnaud en découvrant les séquences dont on vous avait vilainement privé. Des séquences drôles, amples, folles, pleines de vies ; plus de Bloom (le père cinéaste de Carlotta et ami d’Ismaël), plus d’Yvan (le frère peut-être espion), plus de Zwy (l’exquis producteur d’Ismaël), plus d’Amalric, plus d’Alba Rohrwacher… Eh oui, il s’en passe des choses durant ces vingt minutes de plus.

Tout d’abord cette impayable scène où Bloom entend fêter au Champagne avec Ismaël, dans un avion, la rétrospective de ses films à Tel-Aviv. L’esclandre qui s’ensuit fait d’abord rire, avant d’ouvrir avec gravité sur toute l’épaisseur du personnage incarné par Laszlo Szabo (toute ressemblance avec Claude Lanzmann…). On comprend d’autant mieux l’admiration et l’attachement que lui porte le jeune réalisateur fantasque joué par Amalric. Pourquoi diable couper cette séquence ?

De même, cette belle scène dans laquelle Ismaël se réveille crasseux dans un parc et où il rêve son actrice, dialoguant avec elle comme si elle était réellement présente. Rien moins qu’un autre « fantôme »… Et comment se passer de la mort et résurrection du frère Yvan, qu’Ismaël feint de haïr ? La scène entre Zwy et Yvan vient questionner l’écart entre le film que tourne Ismaël sur son frère et la réalité, si tant est qu’il y en ait une bien arrêtée concernant l’insaisissable personnage. Et celle – étonnante, inquiétante – où Ismaël tient son double (rêvé ?) en joue ? N’a-t-il pas en face de lui le fantôme des fantômes ? Celui-là même qu’il fuit dans le whisky et les cachets ? On l’aura compris, y a pas photogramme. Le film a retrouvé son équilibre, les fantômes reprennent leur place, les mystères s’épaississent, Carlotta n’est plus le centre du long-métrage, et Gainsbourg est toujours aussi géniale ; on reconnaît enfin ce beau mélange de bris d’assiettes dont parle l’auteur au sujet de son dernier bébé.

Aux exégètes de démêler ce qui a bien pu se passer dans la tête du cinéaste pour ainsi abîmer son film. Le simple fait de ne pas excéder les deux heures ne saurait en être la cause. Quel film fait moins de deux heures de nos jours à part ceux de Woody Allen ? Non, il y a bel et bien un cadavre dans le placard. En somme, un fantôme de plus.