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Facebook, le “bug”

Par François Barge-Prieur

Pourquoi s’emparer du buzz du moment sur un site de cinéma ? Qu’est-ce que la communauté virtuelle la plus étendue de la planète a affaire avec les goûts et les couleurs cinéphiliques ?

Il y a, dans le mode de consommation auquel Facebook a habitué une partie non négligeable de la population (et, chez les 10-30 ans, je dirais une bonne moitié), quelque chose de profondément néfaste. Avec cette espèce de course au contenu permanent, cette véritable fuite en avant des images et des informations, l’usager a pris pour fâcheuse habitude de donner, et de prendre, à la légère. Ainsi, le fameux « wall », génialement neutre, uniforme et accueillant, affiche, à la même enseigne, sans distinction d’importance ni de degré éventuel d’impact émotionnel, tout et n’importe quoi : une photo de vacances, une recette de cuisine, une déclaration d’amour, une private joke concernant la soirée de la veille, un gros plan peu avantageux d’un « ami » aux airs de souffre-douleur… Le banal côtoie allégrement le tendre, mais aussi le cruel ; et, une fois mélangés, les ingrédients sont plus difficilement discernables. Ils peuvent même perdre tout leur goût.
Facebook est une grand marmite, chauffée à feu doux, dans laquelle les usagers cuisinent une recette participative : à tout moment, ils peuvent jeter n’importe quel aliment dans le bouillon ; ils peuvent également prendre une cuiller et goûter la mixture.

Pas la peine de s’attarder ici sur cette fameuse « vie privée » que les usagers estimaient devoir être protégée par leur hébergeur… Découvrir que son fils fume des joints, que sa fille est enceinte, ou que son employé se balade avec un T-shirt sur lequel est écrit « Fuck the boss » n’est pas le coeur du problème : tout cela n’est dû qu’à une mauvaise utilisation de la plateforme de partage.
Par contre, c’est bien le mode de consommation qui est à remettre en question : car, le temps n’étant pas extensible, et la quantité primant aujourd’hui sur la qualité, la seule manière de voir « plus » est de voir moins : moins longtemps (une vidéo est zappée au bout de deux minutes maximum), et surtout moins prenant, en terme d’attention (moins le contenu donne à réfléchir, plus il est vu). Si l’avènement du numérique a facilité la création de vidéos, Facebook en a banalisé la circulation, en en formatant durée et contenu.
Face à ce raz-de-marée, qui peut vite fédérer 10 millions de vues pour un type qui fait une chute en skate-board, que valent les critiques, les distributeurs de petites salles, les tables rondes, les documentaires sur les sans-papiers qui vont faire 3000 entrées (Sombras, à aller voir absolument) ?
Pas grand-chose.

Alors, oui, je l’avoue, ce « bug » me réjouit. Pourquoi les guillemets ? Parce que j’ai l’intuition (ou peut-être n’est-ce qu’une envie ?) qu’il s’agit plutôt d’un piratage que d’un bug. Que quelqu’un a voulu tirer la sonnette d’alarme, mettre un peu de piment dans la soupe. De la même manière que, d’ici les dix prochaines années (et là, je me transforme carrément en prophète !), en raison du nombre croissant de vidéos (pornographiques notamment), Internet va arriver à saturation, en terme de stockage, et de fluidité dans le streaming.
Peut-être aussi que le fait de voir des pubs aussi longues que les vidéos va, un jour, nous lasser…D’une manière ou d’une autre, tout phénomène finit par s’autoréguler (c’est la boucle de rétro-contrôle, pour ceux qui ont des souvenirs de Physique !), sous peine d’imploser. Ce « bug », qu’il soit naturel ou le fait d’un pirate, est une première manifestation de ce processus de régulation.
Gageons qu’il y en aura d’autres. Et que le cliqueur fou né de Facebook, comme le zappeur hystérique l’était des chaînes câblées, sentira le besoin de retourner vers des œuvres tangibles, construites et complètes.