Rechercher du contenu

El Presidente ou l'homme ordinaire

 

La fonction de Président de la République évoque des responsabilité, du prestige, et une forme (même involontaire) d’élitisme. Dans le troisième long métrage de Santiago Mitre (El Estudiante, Paulina), le président argentin a été récemment élu parce qu’il incarnait “l’homme ordinaire”. Un Monsieur Tout-le-monde, un élu logiquement proche du peuple car il en fait concrètement partie. Mais voilà qu’à l’aube d’un congrès continental, cet homme est rattrapé par la réalité de sa fonction : un scandale impliquant sa fille, psychologiquement instable, serait sur le point d’éclater.

Chez Mitre, le scandale ne semble pas remettre en cause la légitimité de l’homme d’État. Il vient illustrer la façon dont le dirigeant se retrouve partagé (déchiré ?) entre sa charge présidentielle et sa responsabilité paternelle. Il “gère” ces deux tableaux, jonglant entre les conseils de son cabinet – à mesure que le congrès et ses négociations en sous-main avancent – et le comportement hiératique de sa fille. Incarné par un impérial Ricardo Darín, le président Hernán Blanco embarque le spectateur dans les coulisses du pouvoir pour mieux l’égarer dans un étrange voyage, dans un hôtel perdu dans la Cordillère des Andes.

Sûr des valeurs droites et respectables de cet homme d’État accessible, le public découvre progressivement sa part d’ombre. Des facettes de sa personnalité qu’il ignorait… Et le trouble s’installe. Car Mitre démontre que compromission ne rime pas forcément avec corruption. Ce qui peut déranger dans l’attitude de Blanco n’est pas répréhensible, mais peut surprendre, agacer, choquer si l’on considère que ses actes vont à l’encontre des valeurs morales qu’il incarne. Dans un monde en nuances de gris, il est peut-être tout simplement pragmatique pour le bien de son pays.

Le tour de force d’El Presidente est de faire le pari d’entretenir la confusion entre fantasme et réalité, au détour d’une séquence étourdissante. Le cinéaste laisse alors le spectateur face à ses doutes, à la manière du Cristian Mungiu de Au-delà des collines. Quelle parole croire : celle de le politicien solide ou celle de sa fille trop fragile ? D’ailleurs, y a-t-il seulement “une” vérité ?

Politiquement lucide – sur les rapports entre nations d’Amérique du Sud, sur l’influence tentaculaire des États-Unis -, parvenant à montrer un dirigeant politique au travail sans tomber dans la facilité ou verser dans le glamour, El Presidente confirme, après le complexe El Estudiante et l’éprouvant Paulina, qu’il faut compter Santiago Mitre parmi les auteurs argentins majeurs.