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Carré 35, l’amour et les images

Éric Caravaca est comédien (à l’affiche de L’Amant d’un jour de Philippe Garrel, présenté à la Quinzaine des Réalisateurs) et cinéaste (Le Passager, 2005). Ce deuxième long métrage, documentaire, est l’occasion pour lui de remonter son histoire familiale.

Le “carré 35” désigne le lieu où sa sœur aînée a été enterrée.Une sœur dont il ignore tout, si ce n’est qu’elle est morte à l’âge de 3 ans. Une sœur dont sa mère n’a gardé aucune photographie. Alors que Caravaca, jeune père, se met à filmer son nouveau-né, il s’interroge sur cette absence d’image de sa sœur. Le point de départ de Carré 35 est, selon ses propres mots, “pour combler cette absence d’images”. Et, comme presque toute histoire familiale, ce qu’il révèle est bien plus complexe qu’il ne l’imaginait.

Elle s’appelait Christine. Elle est née dans un autre pays que la France, bien avant Éric et son frère. Elle est née dans un couple qui débordait de bonheur, dans une région au bord de l’implosion. Après sa naissance, les parents d’Éric, qui se filmaient beaucoup en Super 8, semblent avoir cessé brusquement. Nous sommes dans les années 1960, et Christine est née avec un souffle au cœur. Au fil de ses discutions et de ses recherches, il revient sur la vie de ses parents au Maroc, avant leur installation en France, et retrace, en filigrane, une part de l’histoire coloniale française, de ses injustices et de ses atrocités. La disparition de Christine sera l’événement déclencheur du déracinement de ses parents, celui qui les contraindra à tourner – de gré ou de force – une page de leur vie.
Des parents livrés à eux-mêmes par la médecine de l’époque, incapable de les accompagner face à la trisomie de Christine. Un état vécu comme une honte à l’époque, et qui expliquerait, aux yeux d’Éric, le déni total de sa mère. Éric, face à sa mère, tente de questionner ce déni. Pour elle, sa fille était normale : elle le répète, sûre d’elle. Elle contredit calmement son fils, qui ne cesse pas pour autant son (en)quête. Conscient de l’importance des images dans sa vie, il veut retrouver une photo de Christine. Pour mettre un visage sur cette absente, pour lui accorder enfin une forme d’intemporalité.

La tragédie intime se mêle progressivement, à une réflexion sur le cinéma et la puissance de ses images : la fiction ne fige-t-elle pas une scène pour l’éternité dans le cœur des spectateurs ? Et qu’a-t-on le droit de filmer, de montrer ? Ce que développe Caravaca est d’autant plus chargé émotionnellement qu’il ne bascule jamais dans la complaisance, se refusant à faire un grand déballage intime, un règlement de compte entre mère et fils. Au contraire : Carré 35 déborde d’amour. De tristesse aussi. En montrant, avec beaucoup de respect et de subtilité, l’évolution du regard de sa mère, après tant d’années, sur Christine, le cinéaste livre une œuvre profondément sincère et émouvante.