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De ses années de militantisme au sein d’Act Up, Robin Campillo (auteur des Revenants et d’Eastern Boys et co-scénariste régulier de Laurent Cantet) a donc tiré la matière de son troisième long métrage. Cette connaissance intime du sujet et des protagonistes ne condamne toutefois pas le film à l’ambition d’un bout-à-bout d’assemblées, ni à postuler que, pour avoir été vécue, toute situation vaudrait d’être partagée, qu’un matériau intime suffirait à légitimer la fiction : passée la crainte d’une narration aux ressorts didactiques (dès la deuxième scène, un militant chevronné expose à quelques novices l’historique et le fonctionnement d’Act Up), et malgré une mise en scène relativement anonyme (Campillo n’a jamais été un immense metteur en scène), le film assied son beau projet, lequel consiste moins en une fresque historique (les images d’archives sont rares et les manifestations reconstituées à minima) qu’en une observation pragmatique des rouages internes d’une structure militante, avec ce qu’elle suppose de singulier (la cause est celle de la lutte contre le Sida, le contexte celui du début des années 1990) mais aussi de commun à tout combat politique : comment convient-on collectivement d’une action qui, tout à la fois, soit en accord avec ses principes et frappe les consciences ? Comment la parole circule-t-elle en assemblée, quels antagonismes et convergences exprime-t-elle ? jusqu’où aller dans les méthodes employées, dans la mesure où, d’après les critères de la démocratie libérale, toute action un tant soit peu proportionnelle à l’incurie des pouvoirs publics et au cynisme des consortiums industriels est abusivement dénoncée comme une forme de violence ? Campillo ne s’y trompe d’ailleurs pas quand il monte un texte évoquant la révolution de 1848 – la soirée du 23 février, qui vit l’infanterie ouvrir le feu sur la foule – sur les images d’une manifestation d’Act Up.

Réussite modeste mais réelle, le film s’attache surtout à déjouer les pièges qu’il s’est lui-même tendus – quand, dans une scène de danse au ralenti (l’une des plaies du cinéma français contemporain), la caméra quitte les personnages pour se focaliser sur des particules en suspension, quelques poussières prises dans les spots d’un night-club, lesquelles forment bientôt les cellules infectées d’un organisme ; ou quand une déclaration sentencieuse (« le Sida a changé ma vie… c’est comme s’il y avait plus de couleurs…« ) se voit aussitôt déjouée par celui-là même qui la prononçait – ce n’était en définitive qu’une plaisanterie.

Le virage intime que prend à mi-parcours le récit, pour se focaliser sur le sort d’un militant en phase terminale, et dire à la fois l’urgence et la vanité de l’engagement politique face à la mort qui s’avance, n’en est que plus touchant.