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Entretien avec Nicolas Boukhrief A propos de La confession

Nous nous étions rencontrés à l’époque de la sortie de Made in France, un projet très différent de La Confession. Est-ce qu’il y a une volonté précise derrière ce basculement d’un film très contemporain dans un film d’époque ?

Non, pas du tout. C’est juste le hasard des calendriers : ça faisait au moins vingt ans que je voulais faire une adaptation du roman de Béatrix Beck, mais ça n’intéressait aucun producteur, jusqu’à ce que je rencontre Nicolas Jourdier, au moment même où je signais Made in France. Comme je n’étais pas certain que Made In France puisse arriver à terme, tant le sujet – avant même les événements du 13-Novembre – était particulier, je me suis dit que j’allais écrire deux scénarios en même temps. Si Made in France ne se faisait pas, je ne perdais pas deux ans à attendre… C’est donc vraiment un hasard de la vie, puisque ça faisait aussi très longtemps que je voulais faire un film sur le djihadisme. À peine avais-je terminé Made in France que la préparation de La Confession commençait. Et, quand les événements du 13-Novembre ont fait exploser en plein vol – ce qui était d’ailleurs normal – la sortie de Made in France, je tournais déjà La Confession depuis 15 jours. Ça m’a permis de garder la tête froide…

 

Comment avez-vous découvert le roman de Béatrix Beck ?

Par le film de Jean-Pierre Melville [Léon Morin, prêtre, ndlr]. Je l’ai découvert tardivement : c’était un film assez rare finalement, il fallait le chercher pour le trouver. Un jour, il passe à la télé, sur le câble, je le trouve très beau et je vois qu’il est adapté d’un roman. Et ça m’intéresse d’autant plus que je vois en quoi le film me passionne, mais aussi certaines choses qui me semblent, non pas datées, mais relatives à l’époque du film. J’entrevois des axes intéressants, et que Melville n’a pas traité. En lisant le livre, j’ai envisagé une adaptation très différente, voire complémentaire, de celle de Melville.

 

Justement, comment vous êtes-vous approprié le roman ?

D’abord, je n’ai pas revu le film de Melville après, précisément pour ne plus l’avoir en référence. D’ailleurs, nous n’avons même pas acheté les droits du film, qui me paraissait être un portrait d’homme, et qui consistait en une adaptation ultra fidèle du livre. Melville a raccourci des scènes, mais il a fait en sorte de composer un résumé du livre. En fin de compte, pas un dialogue n’est oublié, je pense. Et puis, le livre est écrit à la première personne, et il y a, dans le film, une voix off qui dure plus de la moitié. Je trouvais intéressant de me rapprocher d’un portrait de femme, ou en tout cas de l’histoire d’un couple. Béatrix Beck, elle, raconte comment la femme est tombée sur ce prêtre qui est manifestement exceptionnel et passionnant, et elle le décrit… Mais le prêtre est au coeur du livre. De mon côté, je trouvais intéressant d’équilibrer les deux aspects.

 

Cette histoire d’amour impossible, ces interdits qui ne peuvent être transgressés, tirent clairement le film vers le mélo…

Oui, il y a tous les éléments d’un grand mélodrame. Deux êtres que tout oppose vont être amenés à se rencontrer, à échanger et à vivre une relation extrêmement forte d’un point de vue sentimental, le tout dans un contexte historique dramatique : ça pourrait être le résumé d’Autant emporte le vent, ou celui de Titanic. Mais, là où ce mélodrame peut être quelque chose de plus doux, et éviter le tragique, c’est que, de mon point de vue, il s’agit moins d’une histoire d’amour impossible que d’une histoire d’amour autrement. C’est une question que pose le livre de Beck : qu’est-ce-que c’est, l’amour ? Prenez Autant en emporte le vent, un roman génial, écrit par une fille du Sud. Que dit-il ? Que l’amour est plus fort que tout ? Oui, mais c’est l’amour de la terre des gens du Sud… C’est ça, la conclusion d’Autant en emporte le vent : le plus grand des amours, c’est celui de la terre ; ce n’est pas Clark Gable, ce n’est pas Leslie Howard, c’est la terre. La conclusion n’est pas toujours celle que l’on croit, et les grands mélodrames se fondent sur cette question.

 

Effectivement, vous contournez les codes du mélodrame : vous vous situez davantage  dans le récit au jour le jour, dans leurs échanges, leur apprivoisement mutuel…

Le film est transcendé par sa matière : le cœur des échanges entre les personnages porte sur  la spiritualité, le film ne peut dès lors qu’échapper délicatement aux grandes scènes tragiques, au climax dramatique, on ne peut qu’avancer – pardonnez moi l’expression – sur des pattes de velours. De la même façon, pour la musique, on n’est pas allés chercher un grand orchestre, ça aurait été affreux. On a opté pour un quatuor, pour le violoncelle, le piano, les ondes Martenot… La matière même des échanges fait qu’on échappe au pur sentiment, puisqu’on parle de croyances, de religion, on décolle forcément un peu du côté terre-à-terre. Ce mélodrame-là, nécessairement, va vers quelque chose de céleste.

 

Dans l’échange entre le prêtre et la jeune communiste, on est dans le pur débat d’idées, autour de convictions. Ce qui semble presque aberrant aujourd’hui, tant ce genre de débat semble ne plus être possible, puisque chacun campe sur ses positions.

Une de mes grandes envies, c’était de dire qu’on pouvait parler de ce genre de choses dans un film qui, par ailleurs, serait apaisé. Et ce qui me ravit dans les salles de cinéma – j’en suis à ma quinzième avant-première -, c’est que les gens s’y retrouvent autour de quelque chose de très doux, de tolérant. Parfois, des prêtres prennent la parole, parfois ce sont des non-croyants, mais il n’y a aucune agressivité. On a le droit, et il est possible, de parler calmement de spiritualité. Si tout est crispé aujourd’hui, c’est sans doute que la question a été trop longtemps évacuée, notamment du cinéma. Quand j’étais gamin, jeune cinéphile, un film pouvait s’appeler Aguirre, la colère de Dieu. Dans 2001, L’Odyssée de l’Espace, la question se posait en ces termes-là : le monolithe est-il l’expression d’une intelligence artificielle où l’expression d’une divinité ? Bergman s’interrogeait sur l’existence (ou non) de Dieu, Rossellini aussi, puis Woody Allen… Et puis cette question, peu à peu, a été évacuée du champ du cinéma. Et c’est devenu, aujourd’hui, un sujet sociétal extrêmement tendu. Même le film de Xavier Beauvois, Des hommes et des dieux – que, par ailleurs, je trouve absolument fascinant -, parle de prêtres égorgés… L’arrière-plan du film – même si les prêtres ont l’air d’y envisager leur sacrifice d’une manière extrêmement tranquille -, part d’un fait historique violent. Je précise que je ne conteste pas le film, mais le sujet dont il parle. Ida, Les Innocentes, les histoires de viols, de violence… ce sont de très beaux sujets, qui font souvent de très bons films. Mais l’idée de faire un film dans lequel le contexte est violent et dramatique – puisque c’est la guerre -, mais où l’échange sur la spiritualité est délicat et passionnel – mais pas passionné -, je trouve ça intéressant.

Propos recueillis par Michael Ghennam