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Luxembourg City Film Festival – 7ème édition Quelles images ?

Jeudi 30 mars 2017, par Charlotte Bénard

Ce qu’il y a de bien dans un festival, c’est de regrouper tous les films vus et de se demander quelles images ont été sélectionnées. Quelles images pour parler de nous – un “nous” général – en 2017 ? Qu’est-ce que l’on nous a proposé de voir ? Est-ce proche ou loin de nous ?

 

L’identité est un problème. Heureusement, pas au cinéma…

Dans cette optique de réunion de films, une thématique s’est vite dégagée comme fil possible tissé entre les différentes projections : celle de l’identité empêchée. Une galerie de personnages a servi de porte-drapeaux pour cette identité problématisée.
Le premier film vu, et même s’il ne nous a pas suffisamment convaincu, n’est pas pensé selon son réalisateur Arnaud Des Pallières comme une narration morcelée. Orpheline suit le parcours d’une femme à différents moments de sa vie, dans un ordre non chronologique : petite fille, adolescente fugueuse battue par son père, jeune femme s’essayant aux jeux d’argent, adulte tout récemment enceinte. Quatre actrices pour jouer ces quatre périodes de vie, et peu importe la ressemblance entre elles, le réalisateur a voulu livrer sur un même fil diégétique « quatre présents ». Des périodes que l’on peut en effet tracer sur un même trait car elles dressent au final un portrait. Mais le portrait est particulier car bancal, il ne colle pas bien dans les albums photos classiques des vies classiques. Le titre le dit déjà, alors que ses parents sont là, au moins au début de sa vie, même si les relations sont très conflictuelles. Elle est amputée de quelque chose. Elle va en dehors des pointillés préalablement tracés, erre, choisit un homme au hasard. Elle change de prénom, passant de Karine à Renée. Vole, ment. Puis le passé la rattrape, et son vrai prénom lui est matraqué. Un premier portrait chahuté, complexe et pas forcément résolu à la fin.

Le deuxième portrait est également féminin. C’est celui de Sàmi Blood de Amanda Kernell. Elle s’appelle Elle Marja, et elle aussi va changer de prénom. Elle est géographiquement et temporellement loin de nous, habitant la Suède des années 30. Mais nous resterons proches d’elle tout le temps, notamment grâce à une mise en scène flottante et caressante. Là encore, l’identité est éminemment problématique, en fait donnée comme problématique par la société l’entourant : Elle Marja est née dans une famille Same, gardienne de rennes, et n’est donc pas destinée à la ville ou aux grands études. Elle doit porter, comme ses camarades, la robe traditionnelle ; on la mesure même. Tous la voient et la regardent Same et il n’est pas possible d’en être autrement. Et pourtant la révolte gronde en elle, et ce n’est pas uniquement dû à son jeune âge – nous démarrons le film avec Christina/Elle Marja devenue une dame très âgée, mais toujours frondeuse, et toujours sur ses positions. Elle Marja adolescente se débarrasse de sa robe, fonce vers l’autre monde, telle une Pocahontas suédoise. La référence n’est pas anodine, elle montre que son histoire renvoie à celle de plein d’autres filles. De plein d’autres filles et garçons, attachés à une vie de tradition, un pays, une origine. Pourtant les Suédois qu’elle rêve de rejoindre sont eux aussi engoncés dans leurs normes, et le film le montre de manière délicate, par ces arbres taillés à la perfection, par les vêtements identiques des jeunes danseuses de l’école que rejoint Christina/Elle Marja, par les gâteaux dressés sans une miette qui dépasse. La norme est partout, elle va juste différer selon la culture. Le film n’est pas pro ou anti Same, pro ou anti campagne ou ville, pro ou anti famille. Le point de vue de la jeune Elle Marja est tellement joliment suivi – à fleur de peau par la caméra – qu’on ne peut que comprendre son chemin, même sans avoir tous les codes de cette culture particulière. Elle est individu, elle est un corps en demande, qui se débat. Oui elle regrettera des choses, oui elle restera attachée à cette vie. Mais elle choisit d’être elle avant tout. Et c’est au cinéma de mettre en valeur l’individualité, car dans chaque portrait revendiqué se trouve une victoire pour quelques uns.

Le cinéma parle du monde via le prisme de personnages choisis, et ils sont toujours un peu quelqu’un de réellement existant. Aki Kaurismäki, avec The Other Side of hope, choisit des personnages dont actuellement, dans notre société, l’identité pose problème. Khaled est un réfugié syrien qui s’est caché dans un cargo suite à la destruction de sa maison par des bombes. Il a choisi la Finlande parce qu’il s’est fait menacé à l’entrée d’un autre pays. De bonne foi, il va se déclarer à la police finlandaise et souhaite obtenir des papiers. Bien sûr, sa demande ne sera pas acceptée. C’est un tout récent propriétaire de restaurant qui lui proposera un toit, un boulot et une carte d’identité sortie de l’imprimante. Kaurismäki choisit l’humour et les situations cocasses pour dire une actualité brulante. Pour dire l’identité, il fait changer à plusieurs reprises le concept du restaurant par ses personnages : les sardines ça ne marche pas, alors on va essayer les sushis, avec serveurs en kimonos et tout l’attirail. Et puis non. Un restaurant indien plutôt. Le gag est drôle, et il dit surtout le commerce de l’identité quand certains, nombreux, sont en passe de perdre la leur.

Quelles formes pour hisser les individualités ?
Nous venons de parler d’une individualité mise à mal avec l’exemple de trois films de fiction. Deux films documentaires présentés au festival sont également dans cette thématique. Les deux, fiction et documentaire, sont égaux dès l’instant que le propos est sensiblement perçu. Chez Kaurismäki, on rigole mais on voit bien de quoi on parle. Dans Sàmi Blood, le dépaysement est total – dans ces belles couleurs froides, blanches ou bleues – mais Elle Marja parlera à qui attend de grandir, de s’émanciper, et ce à n’importe quel âge.

Dans le documentaire, on est frontalement avec le réel, sans lignes de dialogue ni acteurs. Machines de Rahul Jain est carrément en immersion dans une usine de textile en Inde, on en sort pas pendant tout le film. Mais le propos identitaire est (presque) le même. Ici, on ne parle pas d’un individu mais d’un groupe, écrasé par un système qu’il peut difficilement combattre. Pas besoin de commentaires, ni de beaucoup de témoignages quand les images disent la fatigue, les gestes mécaniques, les corps au travail. Le temps que prend la caméra pour contempler toutes ces machines les transforme peu à peu en monstres robotiques et routiniers menaçant de fondre sur ceux qui les manipulent, à l’image de cette énorme machine à laver dans laquelle un ouvrier plonge pour y sortir les derniers mètres de tissus. Quoi d’autre de visible à l’écran alors qu’une bouche géante ? Par des cadres toujours très précisément composés, l’esthétisme de la démarche voisine avec les laideurs du lieu : les déchets déversés dans les rues, les sueurs, les toxicités … pour quelques roupies. Et pour le bonheur de la garde-robe de Mme Machin, à dix mille de là. Le film est percutant, en plus d’être maitrisé dans sa forme, et renvoie à des drames éminemment concrets, alors qu’ils restent invisibles la plupart du temps.

Autre documentaire dont l’air toxique qu’il dénonce n’est pas évaporé bien qu’il parle d’une période antérieure : I am not your negro de Raoul Peck. « Il n’y a pas de passé. C’est notre histoire ». Là, on amorce le voyage – dans le passé et dans le présent – par la lecture d’une lettre écrite par James Baldwin, écrivain américain. Encore une fois, par l’intermédiaire de figures historiques telles que Martin Luther King et Malcom X, que l’écrivain a côtoyé, on évoque ici une identité empêchée d’être. Une couleur de peau étiquetée, jugée, mise dans une case. Le film est pertinent quand il fait foisonner les formes ( images d’archive, images télé, extraits de films, de publicités, photos ) pour montrer de quelle façon, depuis longtemps, l’identité est attaquée, transformée, malmenée.
Le film vient rétablir un regard, vient réhabiliter l’individu ; et on sait tous que c’est encore un problème à régler. C’est le rôle du cinéma : il est là pour activer des images, pour lutter pour l’identité de chacun, profonde et multiple, en l’affichant en gros – en plus gros que dans la vie de tous les jours – sur un écran.
Il peut pour cela revêtir des formes différentes, on l’a vu, fiction, documentaire, pêle-mêle d’images ou en immersion dans un lieu unique. Tower de Keith Maitland est également un documentaire mais il choisit, pour évoquer un sujet terrible, l’animation. Il retrace une tuerie commise dans les années 60 au Texas par un sniper positionné au dernier étage d’une tour surplombant une université. L’animation permet alors une distance. Et ce choix vient colorer les témoignages, retracer ce moment par des teintes parfois excessives, mais dont le décalage crée un confort. Le film redonne vie le temps de la projection, et en couleurs vives, aux individualités qu’on a voulu supprimer. C’est à la fois un film de personnages dans leur unicité, et à la fois un film de groupe, qui grossit, grossit pour prendre la taille d’un pays, d’une société. Comme le film de Raoul Peck qui finit par dépasser ses figures iconiques pour parler de tous ceux qui les entourent.

Où est l’humain ?
En restant sur cette réflexion et cette notion d’identité, il est amusant de terminer le festival par la projection du documentaire de Nikolaus Geyrhalter Homo Sapiens. En effet, il n’y a aucun humain dans ce film d’environ 1h30, aucune musique ni aucun commentaire. Le film propose de longs plans fixes sur des endroits désertés et abandonnés : un théâtre, un cinéma, un parc d’attraction, une centrale nucléaire, un camp militaire, un hôpital, un jardin, des routes, des voies ferrées… quelques fois, on n’est pas certain du lieu en question – est-ce une prison ici ? Un abattoir là ? Aucun humain donc, et pourtant, comme le titre le souligne, sa trace habite tous les plans. Ils sont partis, délaissant le lieu, mais ils étaient là… et ces plans immobiles font naître de multiples histoires et de multiples questions. Ils font également renaître la vie dans l’abandon, par les vols des pigeons, par le vent qui ouvre et ferme une fenêtre, qui remue un rideau ; par la poussière qui danse dans la lumière. Une réalité observée posant de nombreux enjeux politiques, écologiques, et sociologiques. Ces plans attentifs font aussi exister toutes les fictions possibles, et c’est un formidable plaisir de spectateur : où allait donc ce bateau échoué sur l’herbe ? Qu’est-ce donc que toutes ces cages-lanternes qui pendent au plafond ? D’un supermarché désaffecté, des débris d’une façade de cinéma, du désert à la neige, la science-fiction se crée, sans artifice ni montage.
En ce sens, on peut se dire que Homo Sapiens est une bonne conclusion aux images que nous avons vues car il ne supprime pas l’humain, au contraire, il transforme son absence à l’écran en questions, en problématiques ; il donne à voir le monde dans lequel il vit et l’interaction qu’il a avec lui. De manière appuyée, plus que jamais, le film montre l’humain à travers l’image. Même si on l’accuse, même si on veut le rendre conscient d’une certaine réalité. C’est aussi ce que fait I am not your negro ou Machines ou Sàmi Blood. Accuser, peut-être, mais avant tout revendiquer pour préserver une identité profonde dont il faut prendre soin. Le palmarès du festival ne s’y est d’ailleurs pas trompé, il a récompensé l’identité (The Other side of hope, I am not your Negro et Sàmi Blood entre autres ont été primés). Un festival de cinéma met en avant certaines images. Si il peut encourager ceux qui regardent celles-ci à se pencher un peu plus sur les uns et les autres, et aussi sur eux-mêmes, alors le pari sera presque gagné, et le début du chemin sera commencé.