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Entretien avec Adrian Sitaru A propos de Fixeur

Comment est né Fixeur ?

De la réalité. Adrian Silisteanu, mon chef op’ sur le film, et par ailleurs coscénariste de l’histoire avec son épouse, a lui-même a été fixeur pour des reporters français du fait qu’il est bilingue. Parmi ses reportages, certains abordaient le drame des prostituées mineures.

Pourquoi ce sujet-là ?

C’est Adrian qui m’en a parlé. J’ai aussitôt été touché par ce thème de l’abus du pouvoir des adultes sur les enfants. Il rejoint mes interrogations sur le mien envers mes comédiens pour obtenir d’eux ce que je souhaite. J’ai donc souhaité, comme chaque fois, d’explorer mon dilemme intérieur via, ici, la thématique abordée dans Fixeur.

Il y aurait donc une continuité de réflexion avec Illégitime ?

J’ai développé les deux sujets simultanément. Mais en effet, ils se rejoignent en ce sens que dans chacun d’eux le dilemme moral, celui du pouvoir de l’adulte et de la manipulation, me passionne. Pour autant, au départ, je ne pensais pas faire un film d’Illégitime !

La banderole de la piscine (plus haut, plus loin, plus fort) dénonce-t-elle le détournement des principes d’amateurisme voulus par Pierre de Coubertin (“l’essentiel est de participer”), et pas seulement dans le sport ?

Pour ce qui est de la banderole, elle était déjà là ! Je me suis d’ailleurs demandé si la laisser ne “ferait pas trop” ? Puis, je me suis dit que non. Elle rejoignait parfaitement le thème. Ce qui en ressort est valable pour le reste de notre façon de vivre. On privilégie la compétition alors que l’essentiel de participer, au risque que l’adulte manipule l’enfant, aussi bien dans les moments banals de la vie quotidienne, comme ici avec la natation, que pour ce qui de cette tragédie qu’est la prostitution des mineures.

La mère d’Anca ignorait-elle vraiment ce que faisait sa fille en France où dénoncez-vous, là encore, un certain aveuglement des parents ?

Elle “prétend” ne pas savoir. Mais selon moi, elle est dans le déni pour préserver sa dignité. Elle “refuse” de savoir parce que sa fille lui fait parvenir de l’argent. Dans la réalité, les proxénètes l’envoient sans dire qu’il vient de la prostitution mais ce n’est qu’une excuse pour perpétuer leur activité. Et les parents, parce qu’ils sont pauvres, ferment les yeux utilisant ainsi leurs enfants. En ce sens, la mère d’Anca se comporte comme les reporters. Eux pour obtenir leur scoop et elle, son argent. Mais j’aime bien cette ambigüité que vous soulignez et que le spectateur se fasse son opinion par lui-même.

Qu’Anca propose une fellation à Radu vous paraît-il évident pour faire prendre conscience à ce dernier qu’il la manipule ?

Probablement. Tout le travail de recherche psychologique sur les abus sexuels a dévoilé que c’était pour ces filles le seul moyen qu’il leur restait d’être “gentille”, de remercier. N’ayant plus de repères, elles relient tout à la sexualité. Après la première de Fixeur, en Roumanie, deux représentants d’une ONG spécialisée dans ce domaine, m’ont raconté que ça leur était arrivé. Par reconnaissance, une fille mineure leur a proposé une fellation. Ils en sont ressortis très choqués.

 

Par deux fois, vous jouez sur la focale. Est-ce une façon d’avertir le public que vous lui faites adopter “un point de vue” qui est celui des reporters ?

Oui. Nous voulions à la fois créer un style en mélangeant le langage du documentaire télévisuel et celui de la fiction cinématographique mais aussi plonger le spectateur dans la position, le “point de vue”, des reporters.

Auriez-vous une vision négative du journalisme contemporain ?

En effet. Récemment, une journaliste m’a demandé ce que je pensais des journalistes. Je lui ai répondu que lorsque je vois les infos, je ne peux m’empêcher de me demander ce que leurs auteurs veulent me faire passer. Quelle est la manipulation ? Entre les intérêts de chacun, les réseaux sociaux, on a perdu toute confiance dans le véritable journalisme au sens fort du métier. Il y a une confusion avec la fiction. Pas forcément par esprit de malice. Mais, par exemple, avec ce besoin de créer telle ou telle scène, telle ou telle narration, pour dynamiser le contenu.

Comme l’inceste dans Illégitime, le métier de journaliste est-il le centre de votre réflexion ou un simple prétexte ?

C’est un prétexte. Dans les deux films, ce qui est en jeu c’est un dilemme moral sur les méthodes dont nous usons pour manipuler l’autre ou lui imposer notre pouvoir. Mais aussi, pour ce qui est de Fixeur, le passage de cette manipulation de la vie professionnelle à la vie privée, les faisant devenir les miroirs l’une de l’autre.

Peut-on dire que vous êtes un cinéaste qui, sans être engagé, propose un “point vue non moralisateur” ?

Je ne pense pas, effectivement, être engagé. Je me pose des questions et j’attends des réponses de la part des spectateurs. Mais je suis parallèlement choqué quand un gouvernement décide pour nous de si on doit ou non garder un enfant ou quand la Loi interdit le suicide. Et je l’expose.

Le cinéma doit-il servir d’éveilleur des consciences, fût-ce par le divertissement ?

Probablement. Le divertissement, est plus efficace que le drame pour accéder à la conscience. Ainsi, Charlie Chaplin exposait-il un point de vue en mélangeant humour, poésie et politique. Laurel & Hardy ou Benny Hill aussi. Mais de façon plus superficielle.

Que pensez-vous des derniers événements pour la transparence en Roumanie ?

J’ai été très déçu par nos hommes politiques. Mais aussi par mes parents qui, pour 50 euros de plus sur leur retraite, les soutenaient et acceptaient la corruption. Comme tant d’autres. Aussi ai-je apprécié qu’il y ait tant de monde dans la rue pour se battre ! Surtout que ce n’est pas dans notre tradition, contrairement à la France, de manifester de cette façon. Ça a donc été un moment fort, un geste puissant et nouveau. J’espère que désormais, comme en Hollande, les gens se déplaceront en masse pour voter. Car l’abstention est un réel problème chez nous.

Seraient-ils de nature à vous inspirer un film de par ce qu’ils induisent des changements de mentalité en cours ?

Probablement. Mais attention : je suis d’abord porté sur les comportements humains. L’Histoire ou les mouvements sociaux ne viennent qu’en second, comme contexte. Mais il est vraisemblable que ces événements auront un impact sur ma façon de voir et mes prochains films.

Justement, avez-vous un nouveau projet en cours ?

J’en ai un en tête, mais il est trop tôt. J’ai d’abord besoin de comprendre pourquoi je me pose la question que je veux réaliser en film. En quoi elle est pour moi un dilemme, un sujet d’anxiété ? Par exemple, je suis un mystique. Pas un religieux. Mais Dieu, la religion, la foi m’intéressent. Il est possible que ma prochaine réalisation porte sur ce sujet.

Avez-vous le sentiment de construire une œuvre (d’auteur) ?

Ça sonne bien mais, si c’est le cas, s’il y a une unité au fil de mes films, ce n’est pas volontaire. C’est parce qu’ils proviennent de la même personne. De mes propres questions. Et même de mon passé.

Filmer vous servirait-il de psychanalyse ?

Oui. J’essaie d’interroger mes contradictions, mes questionnements moraux. Ça m’aide aussi comme artiste. Par exemple, j’adore les animaux, je ne ferais pas de mal à une mouche… et pourtant j’adore manger du steak. Comment comprendre et concilier ce paradoxe ?

Propos recueillis à Paris par Gilles Tourman et Valentine Verhague.


Fixeur d’Adrian Sitaru
Sortie France : 22 mars 2017