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Du documentaire comme métonymie

Amateur des programmations de Stéphane Lissner, Philippe Martin a profité de sa nomination à l’Opéra en 2015 pour y faire tourner un documentaire. Or, filmer un bâtiment, non seulement comme lieu, mais aussi comme sujet vivant, est un défi pour tout documentariste. Johannes Holzhausen avec Le Grand musée (2014), Nicolas Philibert avec La Ville Louvre (1990) ou encore Frederick Wiseman dans At Berkeley (2013), ont ainsi donné chair à leur décor, en liant ses pulsations vitales aux activités humaines qui s’y déroulaient. Avec La Danse (2009), Frederick Wiseman, encore lui, avait conservé une prudente distance. Jean-Stéphane Bron (L’Expérience Blocher, 2013), quant à lui, a décidé de composer son documentaire à la façon d’un drame lyrique, avec la complicité de sa talentueuse monteuse Julie Lena. Alternant ironie, admiration et tendresse, le résultat est éblouissant ! Il combine ainsi subtilement ce qui constitue
sa dramaturgie (la création des spectacles) autour de personnages solitaires tenant lieu de fils rouges (le directeur Stéphane Lissner,
le chef d’orchestre Philippe Jordan ou le baryton Mikhaïl Timochenko), d’une population (tous les corps de métiers) de valeurs (souffrance des répétitions, perfection de la prestation) et d’un décor à occuper (la scène), lequel prolonge les coulisses, où se trame “l’action”. Le ton
y est soit inquiétant (de grèves en discussions sur le prix du billet), soit hilarant (les danseurs se demandant s’ils doivent danser en carré ou en diagonale), les gags inattendus (la présence du taureau Easy Rider dans Moïse et Aaron) et certains cuts malicieux (l’enchaînement sur une bouse après que Stéphane Lissner a demandé du liant pour encourager les chœurs, qui s’apprêtent à travailler dur). Des temps forts d’une réelle émotion ponctuent ce récit où les répétitions pallient à merveille l’absence – voulue – des représentations, sous
le regard d’un directeur des lieux veillant en thaumaturge : le discours
de Lissner après la tuerie du Bataclan en novembre 2015, une danseuse
s’effondrant au sortir de la scène, le regard incrédule de Mikhaïl Timoshenko quand son collègue canadien Gerald Finley, qu’il admire, l’invite à travailler avec lui sur Boris Godounov… Enfin, en “twist final”, surgit la merveilleuse Ursula Naccache, mécène des Petits Violons, permettant aux élèves de CM2 d’un établissement classé ZEP du quartier de la Bastille d’apprendre la musique et de jouer devant leurs parents. Un finale donnant à cette institution une vocation politique et sociale, doublée du douloureux constat d’un État cédant
au secteur privé ses devoirs républicains. Ainsi, tout en filmant l’Opéra comme une “représentation” nationale et institutionnelle (ce qu’auront conforté la levée du drapeau français sur le toit en prologue, puis
les visites et dîners officiels) et en transformant le bâtiment en métonymie de la société qui le fait vivre, puis en appliquant en abime ce procédé à son propre documentaire, Jean-Stéphane Bron élève
ce dernier en œuvre totale dont on en ressort euphorique, plein
d’une furieuse envie de créer nous aussi.

Gilles Tourman