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Entretien avec Andrea Arnold À propos de American Honey

Voyage à travers le désenchantement
Entretien avec Andrea Arnold, réalisatrice de American Honey, Prix du Jury au Festival de Cannes.

Le road-trip de ces jeunes vendeurs de magazines n’est-il pas avant tout un voyage vers le désenchantement ?
Oui et non. Il dit des choses sur le règne du capitalisme. J’ai lu récemment L‘art d’aimer d’Erich Fromm. L’auteur y explique que le capitalisme est incompatible avec l’amour, car en amour, il s’agit de donner, tandis que le capitalisme prend. Ce point de vue m’intéresse beaucoup, et je crois que ce que vous dites recoupe cette idée.

Les anecdotes que vous relatez sont-elles authentiques ?
Tout à fait. Elles sont à la fois le fruit de mes recherches et d’éléments que j’ai pu observer ou recueillir en fréquentant ces équipes de vendeurs. Ainsi, passer à tabac celui dont les résultats commerciaux sont décevants est un fait avéré, qui m’a été rapporté.

En dehors de Star (Sasha Lane) qui est métisse, il n’y a que des Blancs dans l’équipe… Que faut-il en déduire ?
C’est une simple réalité sociologique. Tout est prévu ainsi dès le départ : pour un groupe composé uniquement de Blancs et un autre composé uniquement de Noirs, les premiers seront envoyés dans des quartiers blancs, les seconds dans des quartiers noirs, ce qui souligne à quel point la société est clivée. Pendant mes recherches, je suis allée en Floride. Il existe là-bas ce qu’on appelle le “spring break” (vacances étudiantes de printemps). Eh bien, il y a une semaine consacrée aux Blancs et une autre pour les Noirs. Ce n’est pas la loi, évidemment, mais c’est l’usage. Or, dans les faits, nous sommes tous mélangés : par nos cultures, nos influences, nos origines… Métisse, Star est là pour réconcilier les deux parties. Elle incarne peut-être, en ce sens, le futur.

On retrouve Arielle Holmes, dont la vie de SDF était le sujet de Mad Love in New York (2014). Est-elle définitivement sortie de son passé ? Le cinéma l’a-t-il sauvée ?
Vous savez, elle est encore jeune et on n’oublie jamais vraiment son passé. Je l’ai rencontrée par le biais de ma directrice de casting, peu avant que ne commence le tournage. Elle l’adorait. À moi aussi, elle m’a tout de suite plu. Je ne l’ai pas revue depuis le tournage et j’ignore ce qu’elle est devenue. Mais effectivement, c’est une personne merveilleuse et particulièrement intelligente.

Malgré des situations qui semblent parfois particulièrement “limites”, rien ne se passe mal entre Star et ses éventuels acheteurs masculins. La violence est ailleurs. Elle est sociale…
C’est tout à fait ça… Dans bien des films, quand une femme est seule dans une voiture avec trois hommes qu’elle ne connait pas, ça ne se passe pas très bien. On pense toujours que ça va dégénérer en viol ou en meurtre. Jeune, j’ai beaucoup voyagé, j’ai connu des moments délicats où ça n’est pas “passé loin”. Mais il est rare que ça dérape. Et puis je suis une femme positive, je veux que les choses se passent bien, y compris pour mon héroïne. Je veux qu’elle gagne, et Sasha Lane, qui l’interprète, le veut aussi. C’est une belle personne et je l’adore. Nous sommes très proches.

Le film semble indiquer que les États-Unis ont un problème entre le singulier et le collectif. Les individus semblent n’aspirer qu’à se fondre dans le groupe, lequel se doit d’être uniformisé.
C’est très intéressant, ce que vous dites. Je crois que tout le monde souhaite à la fois avoir sa personnalité et appartenir à une communauté. Ça donne un fort sentiment de sécurité. Mais je peux vous dire que tous mes acteurs avaient une forte personnalité, et qu’ils étaient tous bien différents. À tel point, d’ailleurs, qu’il y a eu de vraies engueulades entre eux, dans le but de se distinguer les uns des autres.

Les animaux que l’on voit dans votre film sont-ils allégoriques ? À ce titre, la tortue que l’on aperçoit à la fin est-elle l’incarnation de cette carapace que Star s’est forgée ?
Oui, tous les moments où les animaux apparaissent sont signifiants et ont en moi une résonance profonde et un sens très précis. Mais je déteste m’en expliquer. Je préfère laisser au public la liberté d’interpréter comme il le souhaite leur présence. À propos de Star, par exemple, ma vision est à la fois proche et différente de la vôtre.

Accepterez-vous alors de nous dire si la fin de votre film est la métaphore d’un baptême ou d’une renaissance ?
J’adore votre question mais je ne veux pas davantage y répondre. Mon plus vieil ami me l’a aussi demandé. Il voulait que je sois plus claire, que je m’explique. Mais je refuse… Chacun doit se faire son idée.

Crystal, la chef d’équipe, se comporte en vraie mère maquerelle… Est-elle l’incarnation du rapport de prostitution que tous, ici, entretiennent avec l’argent ?
C’est en partie le fruit de mon imagination et des recherches que j’ai pu faire sur le sujet car oui, ça se passe comme ça ! Elle est un peu l’image de la vierge innocente. Ces gens ne lisent jamais, tout tourne autour de leur travail et de l’argent. J’ai rencontré une fille qui a commencé comme vendeuse, avant de devenir manager d’équipe. Elle laissait son travail rythmer totalement sa vie. Un jour, elle s’est surprise à frapper un de ses employés. Horrifiée, elle s’est aussitôt demandé : “Comment en suis-je arrivée là ?”.

Crystal représente vraiment le capitalisme : elle est belle à voir, mais si on l’approche, on meurt…
Ce n’est pas pour rien que Crystal porte un bikini avec le drapeau confédéré et toujours l’étiquette qui dépasse : tout a un prix !

Propos recueillis le 9 janvier à Paris par Nathalie Zimra et Gilles Tourman