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En février, votez Marker

Chris Marker, c’est comme Elvis : tout le monde sait bien qu’il
n’est pas mort en vrai. La preuve, il fait encore des films. Après
Le Joli mai (ressorti en 2013), incroyable somme visionnaire éclairant à peu près tout ce qui s’est passé en France depuis 1962, voici Description d’un combat (en DVD le 7 février, en salle le 22 février), dans lequel Marker s’intéresse à une très jeune nation, Israël, qui n’a alors que 12 ans d’existence. C’est donc à un pays
tout à fait différent de celui qu’on se représente aujourd’hui
qu’a affaire le cinéaste. On y est alors en temps de paix et les rêves
y sont encore permis. Marker interroge ce pays avec la distance
et la malice qu’on lui connaît, mais aussi avec gravité et inquiétude. Vers où se dirige cette nation prise entre les Écritures, la tragédie toute récente, les tensions identitaires et les conflits géopolitiques ?
Le film ne s’attaque pas frontalement à ces questions :
il les aborde par la contemplation, par l’anecdote, par les visages. Défilé en tenues bleues d’enfants à bicyclette, brasiers nocturnes en l’honneur d’un héros antique de la résistance aux Romains, zoo biblique abritant tous les animaux cités dans la Torah ; c’est une identité en construction, avec ce qu’elle peut avoir d’artificiel, que nous donne à voir Description d’un combat. C’est aussi la cohabitation compliquée entre Orient et Occident qui est en jeu et, au-delà, la cohabitation entre religion et modernité, idéal socialiste et capitalisme. Que deviendront ces kibboutzim, communautés où n’existent ni argent ni propriété privée ? Que restera-t-il de cette tentative de démocratie totale, où chaque décision est prise en commun ? Car au fond c’est peut-être cela qui intéresse Marker avant tout : un autre monde est-il possible ? Israël saura-t-il résister aux forces de l’égoïsme ? Ou la terre du “peuple élu” est-elle vouée au destin commun des nations ? On perçoit le début d’une réponse quand le film s’attarde sur cette famille arabe, vivant aux confins de la misère, ou sur ce prêtre qui tente de rapprocher Juifs, Chrétiens et Musulmans. Marker, et c’est là une des indéniables qualités du film, ne juge jamais. Il s’interroge vraiment, profondément, et rappelle sans détour la poutre dans l’œil des Européens, largement responsables de bien des maux dans cette région du monde. Rétrospectivement, ce documentaire donne le sentiment du calme avant la tempête, et pointe aussi le prodigieux gâchis à l’œuvre dans ce pays jadis porteur d’une saine utopie. Echo stupéfiant à notre actualité, Description d’un combat revient également sur le brillant fait d’armes de la marine britannique, qui intercepta en 1947 l’Unafraid, bateau transportant clandestinement des réfugiés juifs partis d’Italie en direction de la Palestine. L’Angleterre jugea bon
de parquer ces rescapés des camps dans d’autres camps, à Chypre. De quoi nous faire réfléchir. Ainsi, en creux, c’est notre histoire européenne que ce film questionne derrière celle de la jeune Israël.