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Entretien avec Caroline Deruas À propos de L'indomptée

Vous dîtes avoir un rapport quasi-obsessionnel avec la Villa Médicis, que représente-t-elle pour vous ?

C’est plus un rapport amoureux qu’obsessionnel en fait. Enfant, j’ai vécu dans une maison que mon père avait fait construire et avec laquelle j’ai développé un lien très fort. La Villa a, je pense, symbolisé en quelque sorte cette maison d’enfance perdue. J’ai d’ailleurs fait des rêves où je mélangeais les deux décors, la Villa et cette maison. Quand je m’y suis installée, j’ai tout de suite compris qu’un an sur place serait trop court. Je voulais trouver une manière de me l’approprier plus encore. Alors je me suis mise à écrire un film qui s’y passerait, avec pour projet d’y revenir avec mes comédiens et une équipe de cinéma.

Comment s’est passé le tournage au sein de la Villa ?

J’ai eu la chance d’agir librement grâce au soutien du directeur de l’époque, Éric de Chassey, à qui j’ai rapidement fait part de mon envie de faire un film dans ce décor. En revanche, je ne voulais pas être surveillée, je voulais me sentir libre, et pour ça j’avais besoin qu’aucune autorité ne lise mon scénario. Eric de Chassey est un homme qui comprend réellement les nécessités de la création. Il a accepté que j’y tourne sans lire mon scénario. Je me suis dit que si je ne pouvais pas m’amuser avec ce lieu, je ne pouvais pas faire de film, autrement il n’aurait été question que d’un simple portrait admiratif, académique de la Villa et ça ne m’intéressait pas.

Le parcours de Camille et le vôtre semblent très similaires, quelle est la part autobiographique de ce film ?

Il y a effectivement une part intime, autobiographique, mais elle est totalement exacerbée pour devenir suffisamment romanesque pour pouvoir ensuite être racontée. Mais je n’ai pas l’impression d’être uniquement Camille ou Axèle, je me sens plutôt entre les deux. J’ai voulu exacerber avec le personnage de Camille le côté plus laborieux de la création, l’angoisse de ne pas se sentir capable. Je ne suis jamais allée jusque-là, mais il a fallu que j’exprime ces angoisses plus intensément pour qu’elles puissent être entendues et qu’elles deviennent même drôles.

Est-ce que ce film a été pour vous l’occasion de matérialiser à l’extrême les peurs et névroses par le biais de vos personnages ?

Oui, surtout en ce qui concerne la question de la légitimité, qui se pose à tous les pensionnaires lorsqu’ils arrivent dans cet endroit. C’est déjà difficile en soi de se sentir légitime, mais à l’intérieur de cet endroit si extraordinaire où de si grands artistes sont passés avant soi, on passe forcément par ce questionnement. On a aussi le temps de se poser ces questions, ce qui n’est pas forcément le cas dans la vie quotidienne, où tout va plus vite, et là d’un coup, on se retrouve dans une sorte d’espace-temps étrange, protégé, qui n’appartient pas à notre époque et qui créé un décalage par rapport à nos nécessités modernes. C’est un lieu extrêmement puissant qui exacerbe les relations humaines.

Vous jouez avec l’espace, les limites physiques de la Villa, en créant un endroit labyrinthique, et de la même manière, vous flouez les frontières entre rêves et réalités au sein même de la structure du film, est-ce une manière de pousser le spectateur à questionner son rapport au réel ?

Je trouve le cinéma réaliste quotidien limité. C’est la tendance à la mode depuis quelques années mais je pense qu’un certain nombre de réalisateurs de ma génération ont à nouveau envie de repousser les limites du réel. Dans notre réalité, il n’y a pas que notre quotidien, il y a aussi nos fantasmes, notre relecture du réel qui prend en compte nos envies, nos frustrations… Tout se mêle, notre réalité humaine ne se limite pas aux faits, et dans ce sens-là, oui, c’est une volonté de la complexifier. Elsa Morante pensait que le secret de l’art était d’arriver à retranscrire notre œuvre telle qu’on l’avait vue dans un état de rêve. C’est pour moi une direction, une quête à poursuivre.

L’Indomptée est un faisceau de symboliques qui semblent autant empruntées à la mythologie qu’à la psychanalyse.

J’ai voulu ne pas être dans le contrôle ni dans les références. Après elles sont forcément présentes malgré nous, inconsciemment. Mais j’essayais d’aborder chaque geste, chaque envie qui pouvait m’effrayer comme une expérimentation. Vers la fin de l’écriture du scénario, j’ai fait lire mon scénario à Jean-Claude Carrière. En répondant à certaines questions que je me posais sur les personnages, il m’a poussé à suivre la trajectoire que les personnages avaient pris d’eux-mêmes, à respecter leur trajectoire et leur existence propre et à les regarder comme une spectatrice. C’est exactement la direction que j’essayais de prendre depuis le début, et il m’a conforté dans ce choix.

Vous développez un code couleur très signifiant, aussi bien au niveau des vêtements des personnages, que des teintes, toujours un peu ocres, de l’image. Comment avez-vous travaillé l’image ?

Mes expériences d’assistante sur plusieurs films, où je faisais parfois aussi les costumes et les accessoires, m’ont appris que l’image, c’est déjà chaque couleur que l’on rentre dans le cadre, et elles ont été méticuleusement choisies avec ma costumière Brigitte Bourneuf. Je pense que le cinéma m’a captivé par la puissance de ses images. Je voulais au départ tourner en 35 mm, et ce fut une grande déception de ne pas pouvoir le faire, car c’est pour moi une garantie d’avoir une certaine puissance d’images et de sortir du cinéma à l’esthétique réaliste. J’ai un véritable goût pour l’argentique, le contact avec la pellicule tient pour moi de l’alchimie, du sensoriel. J’ai donc essayé d’utiliser le numérique, non pas pour ce qu’il est, mais en faisant du numérique contre le numérique, en d’essayant de le rapprocher de ce que le 35 mm pouvait donner.

Vous naviguez dans ce film entre la comédie et le drame, mais en gardant toujours une forme de légèreté qui maintient cette atmosphère un peu hors du temps. Pourquoi avoir choisi ce mélange des genres ?

Les premières scènes que j’ai écrites sont celles avec le Cardinal de Médicis, les scènes les plus baroques du film donc. Les scènes plus intimistes se sont glissées ensuite, en lien avec ce désir de parler de création, de trouver une forme de distanciation grâce à l’humour. À un moment, je me suis posée la question de savoir quel film je voulais faire, s’il fallait vraiment que je fasse un choix, ou est-ce que justement parler de cet endroit n’était pas parler de tout ça en même temps, de tout garder. L’un des clichés des premiers films est de vouloir tout mettre. Le sachant, j’ai essayé de prendre les choses à l’envers en l’acceptant et en travaillant à ce que cela puisse fonctionner, et devenir même agréable, de se perdre dans un univers foisonnant. Je me suis exhortée à ne pas avoir peur de ce foisonnement, à faire en sorte que toutes les couleurs déployées se mélangent correctement et à y veiller au moment du scénario et du tournage.

L’Indomptée est un film qui questionne les différentes figures de la féminité. Est-ce une ode à la désobéissance féminine dans l’art ? Est-ce qu’il est toujours dur pour une femme de se consacrer à l’art aujourd’hui, et plus particulièrement au cinéma ?

Je suis issue d’une histoire féminine assez passive par rapport à la mainmise de l’homme. Pour moi, c’était justement un combat que d’essayer de m’en défaire. J’ai écrit mon premier scénario de long-métrage à 17 ans et il m’a fallu vingt ans avant de réaliser un premier long-métrage. Si vous saviez tout ce que j’ai entendu pendant ces années, je ne peux pas penser qu’il n’y avait pas un fond de misogynie. Et ce scénario, lorsque je l’ai présenté devant des commissions, sans généraliser non plus, les femmes étaient souvent pour, les hommes contre…

Le portrait de Marc dur, qui incarne une forme de paternalisme, y est peut-être pour quelque chose…

Je trouve au contraire que c’est un portrait assez doux, que j’aime énormément parce que je le comprends. Il ne vient pas de la même génération que Camille, c’est donc un homme qui est persuadé que s’il n’a pas l’emprise dominante sur sa femme, il la perdra, que s’il n’est pas l’homme admiré, le créateur il n’en vaut pas la peine. C’est un personnage dévoré par ses peurs qui en devient émouvant.

L’Indomptée, est-ce que ce n’est pas finalement l’imagination ?

Exactement. Ce film, avant d’être une ode à la Villa Médicis, est une ode à l’imagination. Pour moi, c’est la chose la plus insaisissable, la plus incompréhensible de l’être humain. C’est un potentiel extraordinaire et je trouve qu’on ne lui rend pas assez hommage. Axèle en est d’ailleurs l’incarnation.

Propos reccueillis par Aude Jouanne à Paris, le 6 février 2017