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24ème Festival International du Film Fantastique de Gérardmer La Forme de la Peur

Qu’a-t-on vu à Gérardmer, durant les cinq jours enneigés du festival ? Une confirmation de l’inépuisable intérêt de la peur au cinéma, et puis surtout une galerie mise à jour des créatures – inédites ou mythiques – qui peuplent le cinéma fantastique.

 

Ausculter le monstre
En ouverture, du festival et de la compétition, le spécialiste en la matière M. Night Shyamalan a eu le mérite, avec son très attendu Split, de faire examiner sa créature par un expert médical, qui en ausculte les travers et les secrets, pour nous quasi face caméra. En effet, en montrant la conférence Skype que tient la psychiatre Fletcher au sujet des troubles mentaux, et en laissant ainsi de côté l’attraction du film, le patient schizophrène aux multiples identités, qui a séquestré trois jeunes filles, le réalisateur ose faire retomber le soufflé en désossant la bête, et par là la mécanique de la peur. En plus de la montrer, comme aime le faire avec passion le cinéma d’épouvante, ici, il l’analyse – avec nous comme témoins, face à ce regard caméra – et peut-être ainsi tente-t-il de la comprendre. Ce film posait d’emblée ce qui allait être la rengaine de cette édition, à travers des films bons ou moins bons : l’immersion aux côtés du monstre.

Figures monstrueuses
Comme Shyamalan a lancé la machine, tentons d’observer, dans un premier temps, à quoi ressemblent ses camarades horrifiques, et ce qu’ils dressent comme tableau général.
Dans Rupture de Steven Shainberg, le monstre est celui qui séquestre pour révéler la vraie nature de l’humain : celle qui le libère de tous sentiments. Physiquement, le visage est déformé, et ne subsiste qu’un faciès de pâte à modeler. Dans On l’appelle Jeeg Robot de Gabriele Mainetti, le méchant finira également défiguré, Joker d’un Batman crasseux devenu super-héros après une plongée forcée dans la boue du canal de Rome. Dans Orgueil et préjugés et zombies de Burr Steers, dès le titre le monstre est balancé dans l’univers de Jane Austen. Et l’entreprise est très sérieuse : le zombie n’apparaît pas en surprenant les protagonistes, il est déjà dans leur monde, intégré, dans le sens où on se balade avec un couteau sous sa robe et où les stages de combat sont inhérents à l’éducation. Comme si – et oui ! – ils avaient pu être dans le livre de la romancière.
Dans Realive de Mateo Gil, pas de créature difforme, mais un avenir (2084) où les projets scientifiques monstrueux du docteur Frankenstein se réactivent, inlassablement : la possibilité de cryogéniser son corps – celui du héros, malade en l’occurrence – pour le faire revivre quelques siècles plus tard.
La créature de Under the shadow (Babak Anvari) est, elle, dans le passé – pas si lointain néanmoins. C’est un djinn, voile flottant entre les murs de la maison d’une famille de Téhéran.
Enfin, les deux derniers monstres de la compétition : Mélanie, une fillette mi-virus, mi-antidote, dans The Girl with all the gifts de Colm McCarthy, et Justine, dans Grave de Julia Ducournau, une adolescente étudiante en école vétérinaire et cannibale (oui, ça existe).
Si on les analyse objectivement, en les décryptant comme le fait la psy dans le film de Shyamalan, on s’aperçoit que ces monstres naissent tous d’un cri, lui-même né d’une blessure. Blessure inscrite dans le lieu même, parfois, comme pour Under the Shadow dont l’action se situe au cœur du conflit Iran-Irak. Les bombes sont également là dans Jeeg Robot, et avant le méchant kitch, ce sont elles les premières créatures monstrueuses du film.
Les monstres de cette édition sont tous les héros de leur histoire, même le djinn, ce voile qui vole dans les pièces de la maison et qui s’immisce dans les fissures du plafond ne peut être qu’un pendant fantomatique de la personnalité des deux personnages principaux, la mère et la fille, tant leur combat est intérieur.
Et malgré leurs déviances, ces monstres gardent une enveloppe corporelle semblable à la notre ; même la “bête” de Split ne mute jamais complètement.

Le monstre comme projection
L’intérêt du monstre au cinéma est qu’il renvoie le protagoniste à lui-même, et inévitablement, si le chemin est bien dessiné, le spectateur à son individualité propre ou au monde qu’il connaît.
C’est tout le problème selon moi de Grave (Prix de la Critique et Grand Prix). Si le monstre y est assumé, et propose une figure rare dans le cinéma français – on n’a jamais vu de jeune fille manger avec appétit le doigt de sa sœur, n’est-ce-pas ? – il manque quelque peu de cohérence et de profondeur. Justine est affamée. Sa faim naît dans cette école, qu’elle vient d’intégrer. Mais jamais on ne comprend cette faim. On peut faire des supposotions sur les intentions de la réalisatrice (quelque chose de métaphorique autour de l’adolescence, de la féminité, de la famille ?), mais difficilement se sentir concerné par cet appétit cruel, qui reste alors un simple gimmick, plus qu’une particularité donnant une unicité à son personnage (sa sœur est aussi cannibale, sans que l’on comprenne pourquoi).
A l’inverse, la jeune héroïne de The Girl with All the Gifts (Prix du Public) rayonne de toutes parts, renvoyant sa lumière vers elle-même, étant à la fois porteuse du virus qui a contaminé une partie de la population, et porteuse de l’antidote, qui pourrait la guérir. Visage de la bonté tout autant que visage de la monstruosité, sa force réside justement dans la violence de cette dualité. On l’attache et on lui met une camisole, parce qu’il est plus simple pour les “officiels” de la réduire à un seul de ces deux visages. Elle ne mouftera pas, et puis elle a de l’humour. Mais elle continuera de rayonner sur les autres : comme si ceux qui vont partager son trajet pour un temps, finiront par voir leur reflet sur le plastique transparent de sa camisole. Elle écoute les histoires de sa professeur, en absorbe les discours, et se fait narratrice de la suite. Elle est le personnage ultime, vers lequel convergent toutes les nuances complexes de l’être humain.
Justine n’a pas de nuances, ou du moins on ne nous les donne pas à lire. Nous sommes dès le premier plan avec Mélanie – dans ses pensées, littéralement -, jamais avec Justine, même sous ses draps. Grave s’enlise dans ces corps surlignés jusqu’au dégoût – animaux malmenés, disséqués, corps nus, recouverts de peinture ou de sang – sans jamais s’incarner ; quand The Girl with all the gifts s’offre la simple – et suffisante – petite carapace d’une enfant, pour y faire se refléter tout un monde, facilement identifiable comme étant autant futuriste que contemporain.

Souligner l’ordinaire
Et la peur, dans tout ça ? Interrogée dans le documentaire Fear Itself de Charlie Lyne présenté hors compétition, elle serait latente, et peut-être façonnée par le spectateur lui-même, comme quand la plupart des gens croient que Frankenstein est le monstre, alors que c’est en réalité le docteur. Un bon conseil du film à notre intention : il faudrait davantage se soucier des gens ordinaires. Ce serait bien effectivement, car ils sont tous dans l’ombre du monstre, ils sont sa signification profonde. Ils sont parents. L’ordinaire est monstrueux ou le monstrueux est ordinaire, c’est selon.
Deux scènes de deux films se sont fait écho sur ce point : dans Viral (de Henry Joost et Ariel Schulman, hors compétition), une petite ville est mise en quarantaine à la suite de la propagation d’un virus, et Emma est cloitrée chez elle avec sa sœur Stacey, qui s’est faite contaminer. Elle est recluse dans une pièce à la porte barricadée, sur laquelle Emma a néanmoins laissé une ouverture. Le temps d’une scène où le virus qui s’empare du cerveau laisse un peu de répit à Stacey, les deux sœurs se retrouvent, complicité intacte malgré la porte qui les sépare. Même “cage” dans une scène à la fin de Split : le schizophrène menace la jeune Casey, visage hystérique entre deux barreaux, mais il se rend compte de la ressemblance qui les lie. Enfermé / libre : quelle est la vraie cage, la vraie quarantaine ? la folie n’est-elle pas partagée, efface-t-elle l’humain complètement ? Ces deux face-à-face en provoquent d’autres, en hors champ.
Le monstre fait ressortir l’ordinaire. Et pour ne jamais l’oublier, il faut faire en sorte qu’il soit le plus grandiloquent possible, pour se faire spectacle.

Charlotte Bénard