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Entretien avec Julia Ducourneau A propos de Grave

On me demande souvent si, un jour, je me suis demandé si j’allais faire un “film d’horreur”. En vérité, je ne me suis jamais posée la question. Je ne pense pas faire “de l’horreur”, il s’agit plutôt d’un mélanges de genres. Il se trouve que j’utilise la grammaire de l’horreur… Mon premier film, déjà, était violent, très organique, avec un rapport à la réalité, disons, assez fluctuant. Depuis, j’ai poursuivi dans cette veine-là, à part, peut-être, avec un court métrage qui relevait de la comédie, et qui n’était pas du tout “genré”. Je pense qu’il s’agit de mon “background” : ce sont mes influences, c’est tout ce que j’aime… J’aime les films où l’on se sent humain, où l’on se sent vivant, et l’on est passé par pleins d’émotions différentes. J’aime avoir ri, avoir pleuré, avoir eu peur… Je suis toujours heureuse de tomber sur des films comme ça. C’est le cas avec Dernier train pour Busan, par exemple, ou avec Toni Erdmann : on joue en permanence sur différents registres. Ce sont des films qui vous remplissent. Donc, j’essaie de faire pareil…

Le terme de “cannibalisme” n’est jamais employé dans le film. En revanche, il existe une dimension quasi-vampirique dans la façon qu’ont les deux sœurs de se nourrir.

Justement, j’ai tout fait pour écarter du film la question du vampirisme, précisément car, pour moi, l’intérêt consiste à étudier le comportement humain, et non pas d’être surnaturel. La présence de vampires, de loups-garous… s’accompagne d’une forme de sécurité pour le spectateur : on sait que ça n’existe pas, on peut être dégoûté, mais on ne se questionne pas vraiment. On est à distance du réalisme. Mon questionnement est le suivant : qu’est-ce que c’est qu’être humain ? Qu’est-ce que ça implique ? Que peut-on taxer d’“humain” ou d’“inhumain” ? L’idée étant évidemment qu’à la fin du film, on ne puisse pas taxer mon personnage d’inhumain : elle est clairement humaine, elle l’est presque plus que les autres et, pourtant, elle a mangé de la chair humaine, et elle en a encore envie. J’ai fait en sorte que, justement, on ne se pose à aucun moment la question de la réalité du film. Après, on peut dire, dans une logique psychanalytique, qu’il y a en effet quelque chose de l’ordre de la dévoration entre les deux sœurs… J’ai construit leur relation en chiasme. Le trajet ascendant qu’est celui de Justine et descendant qu’est celui d’Alexia. On s’en rend compte au point nodal, situé au milieu du film, dans laquelle il y a, en effet, une forme de passage de l’une à l’autre. Sandrine Marques me parlait de métempsycose. Elle a raison : il y a une forme de métempsycose qui, entre elles, se crée à ce moment-là. On peut donc considérer que, dans la première moitié du film, c’est Alexia qui dévore sa sœur, qui lui fait de l’ombre, qui bouffe sa substantifique moelle… et que, dans la deuxième partie, c’est l’inverse. Plus Justine gagne en force, plus Alexia décline. Si vampirisme il y a, c’est donc dans une logique psychanalytique, pas dans les actes mêmes.

Ça se joue sur le plan théorique, en effet, dans la façon dont le personnage a besoin de chair humaine pour se sentir vivant… Ce qui est par ailleurs très intelligent, c’est le fait que Justine elle-même soit horrifiée par ce qu’elle commet, ce qui a pour effet de créer du lien avec le spectateur.
Si, dès le début, j’avais plongé la tête dans les viscères, tout le monde serait parti au bout de dix minutes, on ne se serait pas intéressé à ce qui allait arriver au personnage. La plus grande gageure du film, ce qui m’excitait le plus, c’était précisément de faire en sorte que le spectateur s’identifie à un personnage commettant des actes que, d’habitude, on qualifie d’inhumains ou de monstrueux. Or, si on arrive à s’identifier, et qu’on est par ailleurs dans une réalité concrète – et non pas celle des vampires -, alors ça veut dire que le personnage est humain. L’inhumanité est-elle dans les actes, ou est-ce simplement une question d’identité ? Effectivement, ça demande un jeu de dosage, d’équilibre, pour que l’effet soit réussi. Il y a des gens pour dire que mon film est un “shocker”, qu’il est “hardcore”… Si j’avais voulu faire un film franchement “hardcore”, croyez-moi, je l’aurais fait : ça aurait été un bain de sang de A à Z, certains auraient aimé et les autres se seraient barrés. Ça n’a rien à voir avec ce que j’ai essayé de construire, et c’est la raison pour laquelle, réellement, je ne pense pas avoir réalisé un film d’horreur. Ce qui m’intéressait, c’était le trajet identitaire de ce personnage, sa naissance à l’humanité.

Vous employez le terme de “cross-over”. C’est ce qui est passionnant dans le film : on peut l’envisager comme le récit initiatique d’une jeune femme qui s’ouvre au monde, comme un film de genre, mais aussi comme une comédie. Comment êtes-vous parvenue à unifier ces éléments ?

J’ai passé trois ans sur le projet… Cet équilibre a été très dur à trouver, mais par ailleurs il fait partie intégrante de ma vision du monde. Par exemple, je considère qu’il ne saurait y avoir de suspense sans humour avant. Le principe n’est même pas de moi, mais de Hitchcock : un personnage qui fait rire le spectateur a déjà gagné 70% de son empathie… Par ailleurs, il était pour moi très clair que le film devait être également une tragédie. Avec un tel sujet, une fin heureuse n’était pas envisageable. Aussi ai-je pensé le film comme une tragédie grecque, dans sa finalité, dans sa fatalité. La question du “body horror” m’intéressait également : ça implique un langage visuel, qui permet de comprendre des ressentis psychologiques sans passer par le dialogue. Pour moi, ces trois langages vont très bien ensemble, ils s’agencent naturellement. Après, il a simplement été question de dosage… Ça peut surprendre les gens car, aujourd’hui, on nous met dans la tête qu’il faut soit rire, soit pleurer, soit avoir peur… Moi, je ne suis pas d’accord avec ça. Dans mon film, par exemple, les moments de comédie servent les moments d’horreur : si on n’avait pas ri pendant la scène de l’épilation, on n’aurait pas été à ce point accablé, mortifié, terrifié, pendant la scène du doigt. Il s’agit de jouer sur la surprise, le suspense, de prendre les personnages et les spectateurs à rebours, et de ne pas céder à la facilité.

Propos recueillis par Michael Ghennam à Paris, le 11 janvier 2017.