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21e édition des Rencontres du cinéma documentaire 2016

Rencontres du cinéma documentaire de Montreuil 2016 : Morceaux choisis

Comment bien commencer l’année si on ne l’a pas tout à fait terminée ? C’est ainsi que nous jugerons de bon aloi cette impulsion qui nous oblige sans nous contraindre à jeter un œil par dessus l’épaule, et comme un heureux présage cet élan qui nous porte quelques temps en arrière, au mois d’octobre 2016, quand se tenait la 21e édition des Rencontres du cinéma documentaire de Montreuil. C’est que, en procédant ainsi, on peut être assuré de retourner vers le futur – aujourd’hui – un peu mieux doté pour penser un monde de plus en plus difficile à appréhender avec toujours le même jeu de clés. Qu’on se le dise, il arrive au cinéma documentaire d’ouvrir toutes sortes de portes : des maigrichonnes en aggloméré d’idées reçues aux capitonnées de présomptions et autres stéréotypes à la dent dure. Or, si l’on s’arrête au seul énoncé de la thématique de ce nouvel opus – Féminin Masculin – on peut penser que ces clés sont les mêmes de tout temps, et qu’on n’avance à rien. C’est justement ce jugement biaisé que s’attache à démonter le programme de cette édition, avec un choix d’œuvres et une variété de points de vue sur le monde qui fait voler en éclat cette frileuse bipolarité. Les hommes, les femmes, le masculin chez les unes, le féminin des autres et vice-versa, ce n’est jamais du pareil au même en tout cas !
Ainsi, il y fût question de genre humain pour mieux parler de féminin-masculin sans en discriminer aucun : d’acceptation ou de révolution des genres ; de choix et de non-choix de sexe ; de guerres pour faire la paix (intimes, domestiques, ou sociales, mais toujours politiques !) ; de défi et de bravoure, de confidences en confessions, de promesses avec lendemain, d’autres sans ; de passerelles entre les genres et aussi de ponts coupés. N’est-ce pas en vérité et tout simplement d’amour qu’il fût question, et tout autant de l’amour de la vie et de l’amour de soi – qu’on oublie trop de cultiver parfois… – que de celui qui en découle et qui fait la paire, l’autre, l’altruiste. L’amour qui fait bouger les frontières et déplacer des montagnes de préjugés, en jouer et se dépasser.


Sonita, de Rokhsareh Ghaem Maghami, 2015

Des figures exemplaires ont peuplé les écrans et puis les jours, les semaines, une vie à suivre !… de leur destin inoubliable : la jeune Sonita – de Rokhsareh Ghaem Maghami – en Iran, comme la bouleversante Thérèse Clerc en France – avec le bien connu Les Invisibles, de Sébastien Lifshitz, mais peut-être surtout Les Vies de Thérèse, un film qui vogue tranquillement à travers ses vies et vers une mort tamisée – toutes deux font le récit d’une affirmation de soi et de leur féminité singulière comme force autonome et révolutionnaire, dans des dynamiques opposées et des temps différents.


Appelez-moi Madame, de Françoise Romand, 1987

Ailleurs, c’est avec beaucoup d’humourS – un pluriel qui sied ici fort bien à l’art et aux manières d’en user au singulier – et tout autant de (pro)fond(eur), que les cinéastes programmés ont donné à réfléchir sur ce qui nous fonde à coup sûr : l’homme et la femme. Dans Pleure ma fille, tu piseras moins (2011), Pauline Horovitz explore la féminité sous la forme qu’elle affectionne le plus souvent, une manière d de facétieux inventaire familial ; avec son très court-métrage Le Siège (1999), Yves-Marie Mahé, grand libertaire à l’esprit canaille, met en place un jeu de chaises sans musique très cocasse, en transformant l’homme en objet mobilier ; Françoise Romand, deux ans seulement après ses débuts et son chef-d’œuvre – Mix up, Méli Mélo, 1985 – met en scène – et l’expression s’accorde absolument à ce cas documentaire et à la manière de faire de Françoise Romand – le portrait collaboratif, tendre et amusé de Jean-Pierre devenu Ovida à 55 ans. La guerre des sexes, si elle a lieu, se joue ici sur le plan de l’imaginaire et des représentations, celles-ci étant mises en abîme et en perspective par les moyens du cinéma. Jubilatoire !


10 + 4, de Mania Akbari, 2006

Dans l’œuvre de l’artiste iranienne, Mania Akbari, l’amour, le cinéma, le risque et la beauté résonnent avec finesse avec cette thématique du féminin-masculin sous l’égide de laquelle l’édition et son invitation était placées. L’interprète et amie de ce cher disparu, Abbas Kiarostami, qui lui offrait le premier rôle dans l’une de ses œuvres maîtresses, Ten, en 2002 (elle y joue une femme, mère, sœur, amie, citoyenne, amante… dans dix tableaux et autant d’illustrations de la condition féminine en Iran, et ailleurs !) est venue présenter trois de ses œuvres à Montreuil : 20 Fingers, la première, en 2004, le pendant iranien des Scènes de la vie conjugale, de Bergman ; 10 + 4, sur une idée de Kiarostami et qui fait suite à Ten, et un autoportrait en mouvement ; et Life May Be, belle et poétique correspondance filmée qu’elle réalise avec Mark Cousins en 2014.
Pour 10 + 4, la cinéaste reprend son rôle et le volant quatre ans après Ten, et se dirige elle-même. Au cœur du film, la femme, toujours… et le cancer. Pas n’importe quel cancer puisque c’est du sein qu’il s’agit, du sein manquant et de la femme qui reste sans. Le film progresse avec la maladie. Ce n’est donc pas n’importe quelle suite à Ten : la fiction qu’Abbas Kiarostami utilisait comme conducteur de réel, fait ici partie intégrante du dit réel et le conduit jusqu’à la fin du film, comme nous le comprenons à rebours : c’est la fiction qu’on se joue tous les jours, pour les autres et pour soi, pour donner le change, tenir, mettre à distance ou dénier, se mettre en scène sur la scène publique et jouer le jeu pour les proches. Mania Akbari place le corps au centre de son œuvre, un corps en mouvement ou en déplacement comme dans 20 fingers – où l’on passe d’un moyen de locomotion à l’autre en fonction des épisodes – et comme ici la voiture, le téléphérique ; un corps changeant – ici encore un corps mutilé et rasé, dans Life May Be, un corps à découvert, la nudité, et d’autres corps cachés, les variations du corps voilé dévoilé… Un corps en sursis, un corps précipice, un corps à l’arrêt, possiblement. Il n’est plus vraiment question ici d’opposition entre les hommes et les femmes – quoique… – mais d’une guerre intime beaucoup plus ambivalente qu’il n’y paraît entre le malade et sa maladie, couple maudit qui impose au monde et à son environnement un état tyrannique à plusieurs endroits – inattendus, inaperçus – et qui lui sert de joug parfois. Et en filigrane toujours dans les œuvres de Mania Akbari, la question de la place de l’artiste dans la société et dans le monde, dans quelle société et dans quel monde.

Ces morceaux de réel prélevés en toute subjectivité dans une programmation à retrouver ici dans son intégralité, 2017 peut mieux commencer. Que l’année vous soit douce… !


Les Vies de Thérèse, de Sébastien Lifshitz, 2016