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Un état des lieux de l’année 2016

Les temps changent à leur rythme

Que s’est-il passé, côté cinéma, en 2016 ? À cette question, on pourrait être tenté de répondre : rien. C’est-à-dire rien de précis. Seulement des choses qui se lisent entre les lignes, qui bougent sous la surface. En repensant à cette année, on ne se souviendra pas de grandes polémiques, de révolutions artistiques ayant bouleversé les foules, de l’intervention de nouvelles donnes économiques ou techniques majeures, pas plus que d’une Palme d’Or ayant valeur de marqueur temporel. Le mouvement des grandes mutations objectives des années 2000 et des premières années 2010 semble s’être maintenant figé dans une série d’états de faits : le cinéma est numérique, les canaux de diffusion des films sont multiples, la moyenne des sorties est d’une dizaine par semaine et 700 par an, les financiers ont globalement supplanté les producteurs, le pouvoir et l’audience de la critique sont devenus infimes, etc. Toutes ces choses ont cessé d’être des événements, des chocs, des sujets de débat, pour devenir simplement des données. Les secousses tectoniques sont passées : l’enjeu est désormais de savoir comment habiter (et donc à terme transformer) le paysage qu’elles ont dessiné. Et ce processus, engagé depuis trois ou quatre ans, est bien entendu un processus lent. Alors que retenir de 2016 ? Deux ou trois thèmes, deux ou trois couleurs dominantes, qui peuvent peut-être se lire comme les signes d’un travail en cours, dans les faits, dans les films et dans l’état d’esprit.

Renouvellement du personnel
Le premier constat que l’on peut faire à propos de cette étrange année, c’est que les films qui l’ont “faite” ne venaient pas mécaniquement de là où on les attendait. Si on se réfère à notre Top 10 (et à la majorité de ceux de nos collègues) que remarque-t-on ? Avant toute chose, la présence au sommet de deux cinéastes que, certes, quelques uns d’entre nous guettaient du coin de l’œil, mais dont, en dehors de la sphère cinéphile pure et dure, personne ne connaissait le nom il y a seulement un an : Maren Ade (Toni Erdmann) et Kleber Mendonça Filho (Aquarius). Troisième long métrage pour l’une (le premier est inédit en France), deuxième pour l’autre, ces deux films ont nettement rafraîchi le paysage, et ont du même coup repositionné sur la carte des cinématographies un peu déclinantes (Allemagne et Brésil). À leurs côtés on trouve d’autres deuxièmes films (La Loi de la jungle d’Antonin Peretjatko, Victoria de Justine Triet), d’autres noms encore confidentiels – Albert Serra (La Mort de Louis XIV) ou Gianfranco Rosi (Fuoccoamare) -, voire à peu près inconnus, comme Abbas Fahdel (Homeland).
Tout en haut, brillent aussi deux revenants que l’on n’attendait plus : d’un côté Paul Verhoeven, disparu des radars depuis dix ans, et Hou Hsiao-hsien, en retrait depuis huit ans. Avec Elle et The Assassin, l’un et l’autre ont signé des films nourris de leur savoir-faire, adossés à la force tranquille que confère le statut d’auteur n’ayant plus rien à prouver, et en même temps emportés par le vent d’une inspiration toute fraîche, par un juvénile désir de beauté, de violence et de langueurs, qui en font les œuvres dotées de la plus stimulante singularité qu’ait proposé 2016.
Non loin de là, on trouve des cinéastes familiers, adoubés, mais s’employant à miner leur zone de confort et à se délocaliser pour rester à l’affut de nouvelles possibilités. Ainsi, en premier lieu, Bruno Dumont, qui, après l’avoir amorcé à la télé (P’tit Quinquin) a confirmé et prolongé cette année au cinéma un passage à la comédie à peu près aussi révolutionnaire, à son échelle, que le passage de Dylan à la guitare électrique en 1965. Authentique prototype, à la fois impensable et totalement cohérent dans la filmographie de son auteur, Ma Loute constitue un rare et précieux cas d’école en matière de changement dans la continuité. Dans le même registre Alain Guiraudie et Bertrand Bonello se sont employés en 2016 à jouer tapis le crédit que leur avaient rapporté leurs derniers films. Après avoir fait l’expérience d’une certaine forme de classicisme (le scénario très écrit de L’Inconnu du lac, la dimension de “film de prestige” de Saint Laurent), qui leur a permis d’accéder à une haute reconnaissance critique et à une audience publique tout à fait inédite, l’un et l’autre ont choisi de ne pas capitaliser sur leurs acquis et de repartir du côté sauvage. En ont résulté deux longs métrages (Rester vertical et Nocturama) risqués, fébriles, habités par un sorte de tension un peu confuse, animés et imparfaits comme des premiers films. Que l’un et l’autre ne soient pas de pleines réussites, que le Bonello ait suscité la polémique tandis que le Guiraudie réussissait à maintenir un certain consensus critique, que les deux aient été des échecs commerciaux sans appel, tout cela est finalement très secondaire. L’important, c’est que ces deux cinéastes aient, à ce moment décisif, choisi de privilégier la notion d’aventure plutôt que l’idée de maturité.
De plus, le contexte tendait à leur donner raison, puisque, en 2016, la formule de l’auteur homologué classe A campant sur ses bases n’a donné qu’une récolte particulièrement maigre : exercices en mode mineur (Tarantino, Coen, Eastwood), autocitation désincarnée (Dardenne) ou plantages magistraux (Van Sant, Spielberg)…

Redéfinition des hiérarchies
Autre phénomène inattendu de l’année, le Merci patron ! de François Ruffin s’est placé au carrefour du cinéma et du débat social pour secouer la ronron dans les deux cases. Dans les salles d’abord, en jouant les invités surprise dans les étages supérieurs du box-office et en réactivant l’idée, tombée en désuétude depuis plusieurs années, qu’un film puisse devenir un “phénomène de société”. Dans la rue ensuite, puisque l’enthousiasme soulevé par ce film, qui réintroduisait un peu de légèreté et surtout de possible dans un climat profondément inerte et dépressif, a été la rampe de lancement du mouvement Nuit debout. Celui-ci a tenu – éveillée et verticale, donc – la Place de la République pendant les deux premiers mois du printemps 2016, et redonné une dimension populaire à un mode d’expression qui l’est devenu aussi peu que le cinéma : le politique.
Il faut dire que Merci patron ! touchait à l’évidence au bon endroit, puisque, au cours de l’année, toute une série d’autres film (Sully, La Fille de Brest ou Moi, Daniel Blake) ont, dans des registres différents, ressassé le même motif : le combat de l’individu contre la machine institutionnelle.
Plus généralement, la question du rapport de forces était très présente dans les films de 2016, qui jouaient souvent sur des oppositions binaires : les riches / les pauvres (Ma Loute), le monde de la culture / le monde de l’argent (Aquarius), le sérieux / l’excentricité (Toni Erdmann), etc. Mais bien sûr, ces films ne mettaient pas en scène de simplistes guerres des mondes. Car leur but n’était pas d’organiser un combat dont l’un ou l’autre sortirait vainqueur, mais plutôt, à chaque fois, de voir dans quelle mesure, en s’accrochant, ces deux mondes allaient pouvoir se mettre mutuellement en mouvement et se déplacer.

Réaménagement des espaces
Si les frontières et les lignes de séparation, étaient thématiquement très présentes, les films, dans leur forme et leurs construction, s’employaient, eux, à les faire bouger autant que possible.
Tout d’abord, en bousculant le rapport de forces entre les sexes. Ainsi, à la domination masculine s’est opposée de façon frappante, en 2016, une prise de pouvoir écrasante des femmes sur les films les plus passionnants, les rôles les plus forts, les personnages les plus valeureux. De Elle à Julieta, de Carol à Victoria, d’Aquarius à Divines, de The Assassin à Personal Shopper, les filles étaient partout et pouvaient endosser tous les costumes, y compris ceux des hommes (dans La Loi de la jungle, Vimala Pons s’appelle Tarzan et semble être un avatar du Michael Douglas d’À la poursuite du diamant vert, volant au secours d’un fragile barbu incarné par Vincent Macaigne). Or, changer le sexe du héros, c’est forcément changer la nature des histoires que l’on raconte. C’est changer de tonalité, changer de clé.
Une autre façon de relancer la partie, c’est aussi de malmener les habituelles frontières entre les genres, les registres, les tons. Et là aussi, on y a travaillé. Ma Loute : tangage hautement périlleux entre le grotesque et le sublime, la farce de patronage et la toile de maître. Toni Erdmann : noces improbables entre un film d’Ulrich Seidl et une caméra cachée. The Assassin : film de kung-fu envapé dans d’amples bouffées contemplatives. Personal Shopper : film-palimpseste organisant la superposition parfaitement synchrone d’un thriller fantastique et d’un essai théorique. Rester vertical : carnet de croquis en mouvement, débordant sans cesse d’une page sur l’autre, changeant de couleur à chaque séquence. Le Trésor : chronique sociale à cheveux gras en même temps que conte pour enfants à baguette magique. Elle : film noir zébré de rires jaunes. Etc, etc. Régulièrement on a eu le sentiment de voir le cinéma passer, stylistiquement, du Mono à la stéréo, et ouvrir ainsi un champ infini d’équations possibles.
Ici et là, sans forcément faire grand bruit, des portes se sont donc ouvertes pour permettre à l’air de circuler. Ne reste maintenant qu’à espérer que les vents qui s’y engouffreront fassent bientôt trembler les murs de la maison cinéma.