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38e Festival des 3 continents de Nantes, 22-29 novembre 2016

« Porter avec intranquillité la marque de notre temps »

Depuis le 18e festival des 3 continents chroniqué dans les fiches n° 1443 (17 décembre 1997), ce compte-rendu est le vingtième que j’écris, ce qui ne me rajeunit pas ! La couverture de cette édition a été un peu plus sportive que les premières (et là encore, les ans accusent), ne serait-ce parce qu’au fil du temps, les règles ont changé. Il y avait autrefois une file d’attente pour ceux qui étaient munis d’une accréditation. Puis, ces dernières années, la file est devenue commune avec les spectateurs munis d’un “pass”. Cette année, aucun favoritisme pour quiconque, il n’y avait en tout et pour tous qu’une seule file. Les premiers arrivés passent les premiers. C’est évidemment plus démocratique, mais cela limite la boulimie des journalistes. D’autant qu’une heure d’attente dans la rue, sous la pluie parfois, est un signe de motivation, surtout fin novembre. Mais pourquoi le cinéma Katorza ne s’équipe-t-il pas d’un grand barnum à défaut d’un hall digne de ce nom ?
Avec un recul de vingt ans, il me semble que le festival se porte toujours aussi bien. J’aurais même tendance à dire que le public rajeunit (mais là encore, c’est subjectif !). Si certaines années le public semblait dominé par les têtes blanches, cela n’est plus vrai aujourd’hui, et c’est peut-être dû au rajeunissement de l’équipe de sélectionneurs.

Le titre de cette chronique est extrait du texte Prendre et tenir sa place, l’analyse de la sélection officielle signée par ses trois sélectionneurs, Jérôme Baron, Aisha Rahim et Mathilde Fleury-Mohler. Voilà une sorte d’injonction faite (évidemment a posteriori) aux films qui allaient rencontrer le public de 2016. « Exil, migration, errance, périple, traversée, éloignement, accident, autant de trajectoires qui déclinent l’impératif du déplacement comme levier dramatique. »
Le festival des 3 continents essaye de suivre les slogans programmatiques de sa bande annonce, que je ne peux m’empêcher de reproduire ici : « Au royaume des vérités et des ombres – Entre le réel et l’imaginaire – Voir et penser – Revoir, encore – Expérimenter et s’émouvoir – Et découvrir… – À la croisée de tous les cinémas – Se rappeler des choses présentes et passées – Entendre le dialogue entre le noir et le blanc – Et les couleur du temps. »

Les sélections
Cette 38e édition est resté fidèle à ses principes, allant par exemple d’une sélection pour le tout jeune public, jusqu’à la découverte d’un maître chinois classique mais peu connu en France, Li Han-hsiang, auteur de The Magnificent Concubine, un remake de Yang Kwei-fei de Mizoguchi cinq ans après.
Trois programmes étaient particulièrement intéressants. Tout d’abord une rétrospective de 12 films de Rithy Panh, réfléchissant à la manière de filmer l’exil à l’intérieur du Cambodge, puis en France. Ensuite, « Présences du cinéma indien » a montré diverses facettes de ce grand cinéma, avec des reprises comme Court ou Jodhaa Akbar (le plus ancien, qui a seulement huit ans) et des inédits comme The Image Threads de Vipin Vijay ou Psycho Raman, le nouveau et décoiffant Anurag Kashyap, qui devrait sortir en février. Sans oublier le documentaire interdit The Battle for Benaras. Enfin « De l’Afrique et du Portugal », un programme réflexif sur le colonialisme dans les pays lusophones (Angola, Mozambique, Cap-Vert, Guinée-Bissau), avec 23 films de longueur et d’origine variées, se concluant avec le film toujours inédit de Pedro Costa, Cavalo Dinheiro (2014). Quelques noms portugais familiers, mais aussi des découvertes comme A.-P. Vasconcelos, Filipa César ou Ruy Duarte de Carvalho. L’occasion d’appréhender comment un pays aussi modeste que le Portugal a pu posséder un aussi grand empire colonial. En fin connaisseur, Jérôme Baron voit d’ailleurs dans l’importance de la cinématographie de ce pays un prolongement de cette grandeur étonnante.
Heureusement, dans un registre moins sombre, la musique était présente avec Dansez ! Chantez !, une sélection de 10 films opérant des rapprochements surprenants. C’est ainsi que la musique cubaine donne du bonheur à la fois dans le classique mexicain Quartier interdit et dans le dessin animé contemporain Chico et Rita, projeté le jour de la mort de Fidel Castro. Au rayon plus kitsch, beaucoup de plaisir pour Silence… on tourne de Chahine comme pour Devdas avec Shahrukh Khan.

La sélection officielle
La sélection officielle était remarquable de par son éclectisme. Pas de film type, mais, au contraire, une variété d’inspirations et de factures, de durée et de genres. Parmi les séances spéciales, des avant-premières de classiques (l’excellent Quand une femme monte l’escalier de Mikio Naruse qui sort le 21 décembre, et le surprenant Le Plus dignement, un film de propagande de 1944, réalisé par Kurosawa, qu’il transforme en œuvre personnelle) ou modernes (Le Ruisseau, le pré vert et le doux visage de Youri Nasrallah, un feel-good movie qui sort également le 21 décembre, Adieu Mandalay du Birman Midi Z ou L’Arbre sans fruit, documentaire nigérien de Aïcha Macky). Le film turc Album de famille de Mehmet Can Mertoglu et le bolivien Viejo calavera de Kiro Russo, montrés à Cannes et à Locarno mais issus d’ateliers Produire au Sud, étaient enfin montrés dans la maison mère. L’atelier Produire au Sud en était à sa 16e édition cette année.
Il est temps maintenant d’examiner les neuf films de la compétition. Cette année, il n’y en avait pas un qui s’imposait plus que les autres.

Le problème avec Wang Bing
Il y a maintenant, à mon avis, un problème avec Wang Bing, grand habitué de ce festival qui l’avait fait découvrir en 2003 (Montgolfière d’or pour une partie d’À l’ouest des rails). Évidemment, je parle à titre personnel et “n’engage” en aucun cas “l’avis général du comité”, selon la formule habituelle des Fiches. Car les Fiches ont aussi leur fan club du documentariste chinois le plus coté du moment.
Je n’ai certes jamais été très fan des documentaires en général et de Wang Bing en particulier, mais j’ai défendu ici avec enthousiasme Le Fossé, son unique film de fiction, bizarrement absent du palmarès 2010, et j’ai modérément défendu Les Trois sœurs du Yunnan (f3c 2012, voir aussi la fiche à la sortie le 16 avril 2014) qui avait valu à Wang Bing une 2e Montgolfière d’or (par contre, je n’avais pas eu le courage de voir les presque 4 heures d’À la folie en 2013, de nouveau primé)… J’avais trouvé plus intéressantes ses installations Crude Oil (f3c 2008) et surtout Père et fils (f3c 2014). Je me sens donc libre de critiquer amèrement Bitter Money (Ku qian), son nouveau documentaire pourtant primé en septembre à Venise, le titre de ce dixième opus m’y incitant.

Monsieur Wang ne sait paraît-il rien faire d’autre que filmer. Il enchaîne projet sur projet, raison pour laquelle il s’est contenté d’envoyer une vidéo aux festivaliers pour s’excuser de ne pouvoir venir à Nantes présenter son film. Il était en tournage… Le problème avec notre Wang, c’est qu’il filme tête baissée, sans monter, sans créer, sans sélectionner. Du moins, c’est l’impression qu’il donne, même si l’on se doute qu’il filme encore plus qu’il ne montre.
Le sujet de Bitter Money était a priori plus intéressant pour nous, Occidentaux consommateurs de fringues chinoises, que son dernier docu, Ta’ang. Le documentariste suit cette fois les migrants du Yunnan qui vont à Huzhou travailler dans les multiples petits ateliers de confection – on est donc loin du totalitarisme des usines géantes décrites habituellement par les reportages de nos médias. C’est un esclavagisme à visage plus humain (du moins à première vue) qui est montré ici.
Après un plan d’intérieur avant le départ, on ne voit malheureusement pas les paysages traversés (en car, puis en train) par ces migrants, on ne visualise donc pas l’opposition des deux Chines. Tout juste verrons-nous quelques images du paysage urbain de Huzhou. Les personnes suivies pendant le déplacement sont ensuite perdues de vue et le reportage se focalise sur quelques ouvriers se plaignant de n’être pas payés, sur d’autres heureux de travailler, et sur quelques petits patrons courant au-devant des commandes, car ce sont les sous-traitants des grandes marques qui les exploitent. On ne suit pas les mêmes personnes, d’où un déficit d’attachement et d’intérêt pour les sujets filmés, ainsi qu’une impression d’éparpillement paresseux et aléatoire, en un interminable enchaînement de séquences peu intéressantes, répétitives et confuses pour les spectateurs qui seraient en plus, comme moi, peu physionomistes.
Les enjeux ne sont pas éclaircis et ce c’est au spectateur de recoller les morceaux. Nous pénétrons aussi dans les chambres exigües de ces migrants, ressentant un peu de leurs conditions de vie, mais aussi gênés par le voyeurisme induit. Plus grave encore, il y a une très longue scène de femme battue qui pose problème. Ce n’est pas de la caméra cachée, et pour autant le mari violent ne semble pas gêné par la caméra (et le cinéaste laisse faire, évidemment). Est-ce joué, reconstitué ou, pire, est-ce de la télé-réalité de mauvais goût ? Et plus tard, pourquoi Wang Bing interviewe-t-il un seul des ouvriers, procédé exceptionnel pour lui. Et pourquoi celui-ci ?
Comme d’habitude chez Wang, cela dure 2 heures ½, mais c’est purement arbitraire. J’aurais préféré que cela ne dure que 50 minutes. Le film se termine néanmoins abruptement, sans conclusion… Bitter Money nous fait incontestablement immerger dans la Chine ouvrière (cela reste le point fort de Wang), mais ne nous donne pas de clés pour en tirer des enseignements, pour comprendre les rapports sociaux ou à plus forte raison pour déchiffrer une géopolitique du commerce du textile… Wang ne nous y aide pas, car il filme le nez dans la machine à coudre. Tout au plus nous aide-t-il à constater l’effarante pauvreté des rapports humains d’une société de quasi esclavage, sans pouvoir vérifier si le constat est représentatif.
Wang Bing s’essouffle-t-il alors qu’il devient un monstre sacré, une institution ? Il se trouve qu’une semaine plus tôt, j’avais vu Swagger d’Olivier Babinet qui montre qu’il est possible de créer des images documentaires tout en rendant compte d’un environnement social et en faisant découvrir de vraies personnes, et ceci en les respectant et en leur permettant de s’exprimer. Plus expéditive, la méthode Wang Bing est bien plus limitée, telle une machine à filmer. Ses films se suivent et dénoncent, certes, le libéralisme à la chinoise, mais ils ne le disent pas d’une façon très cinématographique. Et tant qu’à faire du journalisme, autant écrire un article de trois pages que de filmer des kilomètres de pellicule, ou plutôt, (et c’est peut-être là la raison du problème) des montagnes de cassettes vidéo…

Errances asiatiques
On ne peut pas reprocher la même paresse au Japonais Katsuya Tomita, parti filmer les prostituées de Thanyia Street dans son Bangkok Nites. Lui a choisi la fiction, mais l’intérêt de son film reste documentaire. Il avait eu la Montgolfière d’or en 2011 pour Saudade (sorti en France en 2012) où il parlait des émigrés Brésiliens et Thaïs travaillant au Japon. Son nouveau film, encore plus long (3 heures), propose un miroir inversé puisqu’il montre les Japonais installés à Bangkok pour accueillir les touristes venant de leur pays, à la recherche de sexe et de drogue. Les filles venant de la campagne pour vendre leurs charmes doivent apprendre le japonais pour communiquer avec leurs clients. Il y a une heure de trop, mais l’observation est fouillée. Le film donne à voir ces bars où les touristes viennent chercher du sexe comme dans un supermarché. L’héroïne du film s’appelle Luck, elle parle Isan et vient de Nong Khai, dans l’extrême nord-est du pays, sur la route de Vientiane. Le film devient plus intéressant quand elle y retourne avec Ozawa (interprété par le réalisateur), un ancien client japonais devenu son ami. Luck et Ozawa sont hébergés chez sa grand-mère et sa tante, car si Luck a payé une maison neuve à sa mère, celle-ci refuse de la voir. Luck voit cependant son demi-frère et sa demi-sœur. Le spectateur comprend petit à petit les séquelles du colonialisme. Un Français planant constamment rappelle les origines du colonialisme, mais dans ce film, il est surtout question de l’occupation japonaise, puis américaine, Bangkok étant la base arrière des divertissements des mâles des pays riches après avoir été celle des soldats américains pendant la guerre du Vietnam. Les séquelles se trouvent jusque dans la composition des familles pluriculturelles. Ozawa passe au Laos pour ses affaires, et l’on voit alors un paysage dévasté par les bombes américaines où des cratères désertiques ont remplacé un paradis de pêchers. Le film est cru mais jamais complaisant, il est même pudique. Les hommes n’ont pas le beau rôle, les filles ne se font pas d’illusions et le cinéaste reste neutre dans ce gâchis social. Malgré sa longueur, certains éléments du scénario restent confus, comme le rôle du pistolet à la fin.

L’Asie du Sud-Est est également présente dans le film indonésien de Yosep Anggi Noen, Solo solitude (Istirahatlah kata-kata). C’est une délicate évocation du retour d’exil du poète Wiji Thukul, alors qu’il cherchait en 1997 à retourner à Surakarta (appelée aussi Solo), sa ville natale dans l’île de Java. Il avait participé à la lutte contre le régime de Suharto et a finalement disparu pendant les émeutes de 1998, au moment de la chute du dictateur, probablement assassiné par ses sbires. Le film ne montre rien de spectaculaire et s’attache à faire ressentir l’ambiance de la vie clandestine. Ce n’est ni un portrait hagiographique, ni un suspense politique (à part la scène d’un interrogatoire insidieux par un militaire dans un salon de coiffure), ni une reconstitution historique, juste une chronique intimiste et poétique, tout en nuances, exprimant l’étrange sensation d’être exilé dans son propre pays. Cela reste cependant trop obscur et anecdotique pour le spectateur occidental ne possédant pas toutes les clés du contexte. Ce n’est pas un choc comme pouvait l’être The Look of Silence de J. Oppenheimer.

Les forces de la nature
Restons à la campagne. Un nouveau cinéaste chinois, Zhang Hanyi (29 ans), livre un premier film assez étrange et minimaliste, Life After Life (Zhi fan ye mao), où un adolescent est habité par la voix de sa mère, morte il y a dix ans, lui demandant de déplacer l’arbre planté par elle et son mari. La mission est prise au sérieux par le père. Le fils lui permet aussi de retrouver l’esprit de ses propres parents, réincarnés en un chien et un oiseau. Finalement, le père et le fils n’ayant pu trouver de l’aide, enlèvent l’arbre et le transplantent lors d’une belle séquence à la Sisyphe rappelant elle-même une autre séquence étonnante où quatre ouvriers déplacent un énorme rocher. À aucun moment, le film ne remet en question le postulat de base, la volonté des morts. Les séquences sont d’un intérêt inégal, certaines ennuyeuses, d’autres fantastiques, et le tout baigne dans une sorte de limbes où les vivants sont déjà morts (comme la grand-mère maternelle) et où les morts sont encore vivants. L’image est d’une grande cohérence : tous les arbres semblent morts, car c’est l’hiver, la terre et l’habitat est gris et poussiéreux. Paradoxalement, ce film tourné à la campagne est totalement privé de la couleur verte !

Un autre film rural retenait davantage l’attention, le seul film américain de la compétition, El Limonero real, de l’Argentin Gustavo Fontán, d’après un roman de 1974 de Juan José Saer, considéré comme le Joyce argentin. À ma connaissance, le film n’était pas encore sorti de son pays. Les personnages vivent de peu sur des îles du fleuve Paraná. Wenceslao se rend seul au repas de famille, un peu plus loin. Sa femme se considère encore en deuil, dix ans après la mort de leur fils. Il sera présent physiquement mais absent mentalement pendant cette journée de fête, se sentant comme un veuf. Le film aurait pu être réalisé par Jean Renoir, tant il est impressionniste, sensible aux bruits et aux couleurs, tant les vibrations de la nature filtrent les sensations et les sentiments. Les petites gens sont filmées avec empathie. Le film est finalement trop court pour s’imposer vraiment, ce qui ne l’a pas empêché d’obtenir une mention spéciale du Jury.

Trouver sa place dans la ville
Le film africain de la compétition était égyptien et avait eu sa première mondiale au festival de Berlin avant d’être déprogrammé de celui du Caire. Le documentariste Tamer El Said a commencé son premier long métrage de fiction, In the Last Days of the City (Akher ayam el madina), en 2008-2009 juste avant la révolution, quand le pouvoir communiquait seulement sur l’équipe nationale de football et les tournées diplomatiques en Europe. Les premières manifestations des diverses forces anti Moubarak s’intègrent à l’histoire de Khalid, cinéaste ne parvenant pas à monter son film, ni à trouver un nouvel appartement, à moins qu’il ne songe à fuir le pays, comme ses amis cinéastes de Beyrouth et Bagdad. L’un d’eux vit déjà à Berlin. Son amie fait ses valises pour l’Europe et sa mère est en train de mourir à l’hôpital. C’est le beau portrait d’un homme (alter ego du réalisateur) qui observe son pays et sa ville. C’est un film d’errance, d’introspection, d’hésitations, de décomposition, en phase avec le contexte historique. La condition des intellectuels et des artistes en est le sujet central, et l’on peut reprocher, outre ses redondances et sa longueur, un certain nombrilisme, d’autant plus que les personnages portent le prénom des acteurs. Mais le spectateur a besoin d’être un minimum connaisseur du Caire ou du monde arabe pour apprécier cette chronique. Certains seront aussi frustrés par l’absence de réflexion sur l’actualité égyptienne, le réalisateur ayant choisi de ne pas montrer la révolution et l’après-révolution. Le producteur lui avait pourtant demandé de filmer les manifestations qui ont suivi, mais il n’a pas gardé ces images sous prétexte que ce n’était pas son film. Il y a par contre de belles scènes très intéressantes sur Le Caire, sur les destructions d’immeubles, et sur la montée de l’intégrisme, jusque dans les ascenseurs qui, au moment du ramadan, déclenchent des prières quand on appuie sur le bouton… Le jury, constitué de professionnels, lui a décerné la Montgolfière d’or, en plus du prix du jury jeune, probablement parce que voilà un film qui se cherche et qui pose une question qui les concerne : « c’est quoi faire du cinéma aujourd’hui ? »

Mes trois films préférés de la compétition étaient également 100 % urbains, mais je ne saurais les départager. Comme l’ensemble de la sélection, ces films étaient très différents les uns des autres.
Un deuxième film chinois était dans la compétition et celui-ci aborde la responsabilité individuelle dans nos sociétés modernes. Le réalisateur sino-canadien Johnny Ma (né Nam Ma à Shanghai, mais ayant grandi à Toronto) est allé tourner dans son pays natal son premier long-métrage, Old Stone (Lao Shi). Lao Shi (“vieille pierre” en mandarin) est chauffeur de taxi. Pendant son travail, il renverse un scooter et, dans l’urgence, malgré les passants lui conseillant de ne pas intervenir, il amène le blessé dans le coma à l’hôpital pour le sauver, et les médecins lui diront qu’il a eu raison. Le lendemain, il est accusé par sa compagnie de ne pas avoir suivi le protocole. Les assurances se désengagent et il doit donc payer le séjour du blessé, entraînant sa ruine et la rupture avec sa femme. Le scénario est très rigoureux, implacable et non sans humour noir, comme un roman de Ian Levison (on pense au chauffeur de taxi d’Arrêtez-moi là). Passé par un atelier Sundance, déjà montré à Berlin, le film est à l’arrivée un solide produit du niveau des bons thrillers coréens. Il nous offre en prime une parabole (plus grand-public que Jia Zhang-ke) sur les valeurs de la Chine d’aujourd’hui, essentiellement matérialistes-marchandes. Le brave Lao Shi fait preuve d’une décence commune qui sera la source de tous ses maux. De surcroit, on comprend plus tard qu’il n’était pas vraiment responsable de l’accrochage, un riche client ivre lui ayant alors agrippé le bras. La dernière partie est malheureusement contestable, car elle vire au gore grandguignolesque et au manichéisme. C’est dommage.

Un deuxième film japonais était dans la compétition et celui-ci ne parlait que du Japon, pays qui, des samouraïs aux kamikazes, a une longue histoire avec la violence. Tetsuya Mariko, avec son Destruction Babies (Disutorakushon beibîzu) déjà primé cet été à Locarno, actualise la réflexion sur la pratique de la violence. Une heure trois quart de violence pure, filmée avec peu de complaisance, en tout cas moins que dans Orange mécanique (mais par ailleurs sans sa richesse romanesque). Ne supportant peut-être pas l’absence de moralisation du spectacle, une partie du public est partie de la salle en cours de projection. C’est la description froide de la dérive violente de Taira, un jeune homme de 18 ans, décidé à se battre à tout prix, au hasard, mais de préférence avec ses égaux, voire avec plus fort que lui, étant sûr ainsi de trouver des sensations fortes. Qu’importe s’il souffre, le plus important est de cogner et de se relever pour cogner encore. Pour interpréter Taira, le réalisateur a fait appel à Yûya Yagira (26 ans), qui fut en 2004 le frère aîné de la fratrie de Nobody Knows et fut à cette occasion le plus jeune acteur primé de toute l’histoire de Cannes. Il est de nouveau excellent, sa présence sur l’écran apporte une profondeur à son personnage de bagarreur obsessionnel. Est-il masochiste, est-il drogué à l’adrénaline ? Sur le papier, le scénario fait penser à un film conceptuel, gratuit, mais il est en réalité plus complexe. D’abord parce que les décors évoluent : on passe du petit port de Mitsuhama, sur l’île de Shikoku, à la grande ville voisine de Matsuyama, avec ses ruelles, ses boutiques de jeux vidéo et ses centres commerciaux. Ensuite, Taira croise la route de Masaki, un adolescent plus riche, très différent de lui, une sorte de fashion victim décadent qui va prendre son pied à ses côtés, en filmant ses exploits et en participant à sa dérive. Ils prennent ensuite en otage Nana, une call-girl cleptomane. La fin est un peu plus roborative mais tout aussi sanglante et reste cohérente. Au-delà de l’écœurement, le spectateur est amené à questionner la violence contemporaine du Japon et d’ailleurs. Où s’arrête la virtualité des jeux vidéo ? Que recherchent les casseurs urbains ? Affirmer : « Je cogne donc je suis » ? Les réseaux sociaux sont-ils une caisse de résonnance de l’absence de proposition de valeurs aux générations élevées dans la société spectaculaire-marchande, hors du temps de guerre ? Le film montre d’ailleurs comment ce vide est rempli par le spectacle de la violence, excitant les consommateurs des galeries marchandes. Ce n’est pas pour rien que le premier titre était Distraction Babies ! Ceci dit, on a connu dans le passé d’autres films de castagne, comme certains westerns avec John Wayne. Notre civilisation régresserait-elle au stade du Far West ?… Le jury a eu raison de décerner la Montgolfière d’argent à Destruction Babies.

Enfin, le film turc My Father’s Wings (Babamin Kanatlari) est le premier long métrage prometteur de Kivanç Sezerk. Ce jeune cinéaste sait parler de son pays. Le décor est un grand chantier immobilier à Istanbul. Il y a là par exemple un étudiant travaillant pour payer ses études et qui sera victime comme beaucoup d’un accident du travail. Ces immeubles vertigineux sont construits par des ouvriers qui n’auront jamais les moyens d’y habiter. Car ce film est une chronique de la violence ordinaire infligée aux migrants économiques. Il se focalise surtout sur Ibrahim, un maître-ouvrier qui apprend qu’il a un cancer (remarquablement interprété par Menderes Samancilar, que l’on avait remarqué dans Si tu meurs, je te tue de Hiner Saleem). Cet homme de 53 ans vit loin de sa famille, elle-même victime d’un séisme. Il travaille pour acheter un nouveau logement et il pourrait demander la retraite à condition de payer les jours qui lui manquent. Il cache sa maladie à sa famille, mais il est obligé d’en parler bientôt à son neveu Yusuf qui travaille aussi sur le chantier et dort dans sa cabane de chantier. Ibrahim ne parvient pas à se faire aider. Ambitieux et arriviste, Yusuf (l’autre personnage important) commence à fréquenter et se fait embobiner par son contremaître… Le film montre bien les magouilles des patrons et la survie des ouvriers, jusque dans leurs fêtes improvisées. La dernière partie tourne autour des indemnités que le patron est prêt à payer pour éviter un procès. Voici une chronique sociale honnête, maîtrisée, avec des personnages bien incarnés. Les mauvaises langues diront que c’est un poil manichéen, mais je ne les suivrai pas. En ancrant son propos dans un tissu humain et un environnement précis, Kivanç Sezerk montre qu’il pourrait devenir le Ken Loach turc. Le film a été très justement récompensé par le prix du public.

Le festival a maintenant le regard porté sur 2018, et sa 40e édition. Autant dire que l’époque où le festival des 3 continents craignait pour sa pérennité n’est plus d’actualité.