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Il était une fois dans l’Ouest…

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Une plage à Brignogan. © Brigitte Bouillon

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Il était une fois un bout du monde, une côte ouverte sur un horizon à 270 degrés, le ciel et la mer à perte de vue. Un territoire fouetté par l’écume et battu par les vents dont la beauté sauvage trouvait autant à s’épanouir dans la tourmente que dans l’embellie. Il était une fois Brignogan-Plages, petite station finistérienne de 3,60 km2, 740 habitants, devenue depuis quelques années le creuset de l’imaginaire cinématographique contemporain, français et européen ; un laboratoire et un grenier à fictions propres à redorer le blason d’un littoral bien nommé Côte des légendes et à raviver le sens commun, en déshérence dans nos sociétés occidentales, en rappelant le rôle primordial de l’expérience individuelle et collective et de sa transmission, pour un partage possible et une réelle appréhension de notre condition. C’est cet édifice humaniste que s’attache à construire le Groupe Ouest depuis son fief de Plounéour-Trez, à deux pas de Brignogan, une association devenue ces dernières années un acteur majeur dans la fabrique d’histoires pour le cinéma et où l’on n’a de cesse d’expérimenter, d’éprouver, d’échanger et de chercher. Il était une fois une utopie, réussie…

C’est à 600 kilomètres de Paris que ça se passe, que ça se construit, que ça se trame et que ça s’écrit. Ce ça comprend par exemple Divines de Houda Benyamina, la secousse cannoise repartie de la croisette avec la Caméra d’Or et qui irradie les écrans français de son énergie vitale et rageuse depuis août dernier. C’est aussi Les Innocentes d’Anne Fontaine, écrit au Groupe Ouest durant l’année 2011, et qui fait partie de la short list pour représenter la France aux Oscars en 2017. Ou encore Godless, de Ralitza Petrova, Léopard d’or à Locarno et passé par la Bretagne en 2013. Trois exemples retenus dans l’actualité parmi tant d’autres qui l’ont faite et quittée depuis 2006, et la création du Groupe Ouest.

Le Groupe Ouest, une fabrique d’utopies

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Le Groupe Ouest, à Plounéour-Trez. © Brigitte Bouillon

Il était une fois, encore, un petit pays breton à vocation agricole, mis à mal par les crises successives, les exodes et les mutations économiques, le chômage, la déshérence. À Plouénour-Trez, le train patate n’est plus passé, la gare a fermé dans les années 50, les portes des hangars de conditionnement de légumes sont un jour restées closes, comme celles des douze cafés locaux. Ces lieux emblématiques de l’histoire d’un village et de sa région rappelaient il y a peu encore – et par un étrange effet de contraste – aux visiteurs autant qu’aux acteurs de l’économie locale devenus sans emploi, une activité en même temps que sa disparition. Un tableau noir sur lequel plus rien ne s’écrivait, jusqu’au jour de la rénovation et de la réhabilitation de ces bâtiments, lesquels abritent aujourd’hui et depuis 10 ans une association qui ne rompt pas avec la tradition, mais qui d’une certaine manière la poursuit, en cultivant des nourritures qui ne sont plus terrestres à proprement parler, mais qui n’en sont pas moins vitales.
Après quelques temps passés dans des locaux exigus qu’on leur prêtait et quelques années dans une maison au bord de l’océan mise à disposition par des bénévoles convaincus de l’utilité et de la pertinence de son projet global, le Groupe Ouest obtient de la Communauté de Communes du Pays de Lesneven, qu’elle rachète pour lui l’ancienne exploitation agricole afin qu’il s’y installe : « La culture a pris le relais de l’agriculture », raconte Antoine Le Bos, son fondateur, scénariste, et aujourd’hui directeur artistique du Groupe Ouest, qu’il représente partout dans le monde. « Ce coin était l’un des plus pauvres de Bretagne. Lorsque l’on s’est mis à acheminer les légumes vers les villes, il a pu sortir de la misère. Là où se trouvent nos locaux aujourd’hui, on lavait les légumes, on les mettait en cageots, on entreposait du bois…(…) Nous faisions un peu figure d’ovnis en nous installant. Nous appréhendions d’ailleurs la réaction des locaux. Mais quand nous avons organisé une réunion de présentation du projet aux administrateurs du Crédit Agricole du Finistère, un partenaire de la première heure, nous avons été heureusement surpris. Un vieux paysan s’est levé pour témoigner d’une défiance au départ à notre égard, mais il a surtout évoqué un changement de vision qui a eu des répercussions sur les critères d’attribution des prêts : ils prennent désormais en compte la qualité des idées et la capacité à fabriquer de l’avenir par les porteurs de projets, avant les garanties financières ! Il semble aussi que nous ayons redonné un peu d’espoir aux jeunes dans cette zone difficile. Que le monde agricole comprenne l’intérêt primordial de fabriquer de l’imaginaire là où autrefois on fabriquait de quoi nourrir la population, c’est une belle récompense. Notre utopie de départ s’est en partie réalisée sur le terrain même où elle est née. »
Car la préoccupation centrale du Groupe Ouest, c’est bien celle du développement à toutes les échelles : économique et artistique, locale et internationale, réelle et imaginaire.

L’imaginaire parlons-en. Outre cet ancrage local qui permet au Groupe Ouest de s’inscrire dans une réalité circonscrite (pas seulement économique) en la soutenant – nous voyons d’ailleurs vérifié le principe des vases communiquant dans la participation de la population au projet et à divers degrés– , sa situation à la pointe finistérienne lui permet d’accueillir les auteurs des différentes sections mises en place – annuelle, internationale, pré-écriture, workshop… – en leur offrant de jeter l’ancre loin de tout, de faire que leur quotidien ne soit plus qu’un bruissement assez lointain pour leur permettre de plonger dans les zones profondes et parfois obscures de leur inspiration, de ce qui rend si unique leur projet, d’en révéler la nécessité viscérale. Ces derniers éléments touchent en particulier le dispositif (et la méthode, unique) mis en place pour la sélection annuelle : 8 auteurs en général (choisis parmi 120 candidatures cette année !), qui bénéficient d’un coaching d’écriture courant sur une année des plus dense, ponctuée par trois sessions de travail d’une semaine en immersion à Brignogan-Plages (où ils vivent ensemble dans des résidences secondaires louées par l’association), et accompagnés chaque fois par deux consultants chevronnés. Antoine Le Bos se souvient : « on a démarré avec 6 auteurs par an en sélection annuelle. À mesure que la réputation de la résidence grandissait et que de plus en plus de médaillés entraient dans la sélection, il nous a fallu penser à ouvrir d’autres portes pour répondre au nombre croissant de demandes d’auteurs émergents qui désiraient eux aussi être coachés. C’est notre rôle de détecter ces nouveaux talents et de les accompagner. En 2012, nous avons donc créé une nouvelle structure juridique qui nous permet de nous appuyer sur la formation professionnelle : Groupe Ouest Développement. »
Car le cœur battant du Groupe Ouest – malgré des ramifications de plus en plus nombreuses – c’est bien la sélection annuelle, une fabrique d’histoires qui vise l’excellence et peut-être surtout une méthode unique, que l’équipe du Groupe Ouest et des consultants triés sur le volet ne cessent de peaufiner depuis les débuts, inventant de nouveaux outils, de nouvelles manières de disposer les auteurs entre eux, de les coacher, de débloquer l’inspiration ou de déjouer les évitements… Marcel Beaulieu (canadien, 40 scénarios à son actif), est l’un de ces consultants, le premier à avoir collaboré avec Antoine Le Bos pour l’élaboration de cette « méthode » : « les auteurs aujourd’hui ont le désir de raconter des histoires, de plus en plus. Ils doivent comprendre à quel point fabriquer un film doit procéder d’une pulsion généreuse, d’une recherche de partage. ». Il faut donc réussir à transmettre cette histoire, réapprendre à raconter, avec méthode et singularité. C’est ce sur quoi insiste Jacques Akchoti (Monsieur Scénario de la Fémis), également consultant intervenant en binôme avec Marcel Beaulieu auprès des auteurs de la sélection annuelle : « le scénario est devenu la pierre angulaire de la recherche de financements et aujourd’hui c’est la télévision qui finance le cinéma, ce qui tend à niveler les propositions sur la base de l’efficacité du récit. Ici, nous poussons les auteurs à affirmer leur singularité, pas seulement à développer des histoires ; mais sans jamais oublier le cadre dans lequel ils s’inscrivent et sans oublier qu’il faut le vendre, ce scénario ! »

Discours de la méthode

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La Méthode. Groupe Ouest. © Gaell B. Lerays

Il était – encore – une fois un chemin des plus sinueux, celui de l’imaginaire et un savoir dire qui s’est perdu, un partage qui ne se fait plus et un appauvrissement, conséquemment. « Quand on n’utilise plus une fonction du cerveau, elle s’étiole, tend à disparaître. C’est le cas de la transmission des histoires et de leur mémorisation. On ne sait plus raconter. En comprenant comment on fabrique de la narration et quelle est sa fonction, c’est-à-dire l’outil de la transmission de l’expérience des hommes par le récit, on redonne du sens à nos vies. Nous sommes devenus des récepteurs tandis que nous avons perdu notre rôle de transmetteur. », déplore Antoine Le Bos. L’un des objectifs de la méthode Groupe Ouest est donc bien de réapprendre à raconter des histoires, à faire récit, autrement dit à mettre en forme une matière singulière par l’écriture afin qu’elle puisse être partagée. Et cela passe d’abord par un retour à l’oralité, à travers le Raconte-moi, une marque déposée.

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Projection du Raconte-moi de Houda Benyamina et de son scénariste Romain Compingt au GO. © Brigitte Bouillon

Le principe est le suivant : chaque auteur doit enregistrer une vidéo où il raconte une histoire, la sienne, supposément celle de son film, en 5 minutes. L’exercice est difficile, mais il permet à l’auteur d’ouvrir les portes de son univers et de donner vie à son récit. « le Raconte-moi interdit aux auteurs de tricher et permet de déceler les stratégies d’évitement et de révéler le cœur battant de chaque projet. Ce à partir de quoi tout se déploie. », précise Antoine Le Bos. Ce Raconte-moi est aussi destiné à être présenté aux habitants du village, lors d’une soirée au café du coin où chacun réagit librement à ce qu’il voit et entend. Il sert aussi d’outil de présentation du projet à des producteurs par exemple, invités tous les ans à Brignogan pour rencontrer les auteurs et les conseiller.
Une autre articulation de cette méthode est le choix de consultants qui doivent avoir le talent d’accoucheurs ; leur organisation en binôme dans l’accompagnement des auteurs, permet d’éviter « toute tentative de prise de pouvoir » précise Antoine Le Bos, et de garantir aux auteurs un maximum d’objectivité dans les retours qui leur sont faits. « Chaque couple de consultants est en général constitué d’un architecte et d’un poète. Cela permet à l’auteur de se cacher dans les jupes de l’un ou de l’autre en fonction de l’endroit où il a peur. Tout est mis en place pour qu’il ait la sensation très nette de bénéficier d’un traitement sur mesure, centré sur le seul besoin de développement de son récit. » [1]

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Auteurs sur une plage de Brignogan. © Brigitte Bouillon

Le travail s’organise en sessions plénières où tous les auteurs sont réunis avec les consultants, en sous-groupes et en rendez-vous individuels. Il se poursuit à la maison, lors des repas pris et parfois préparés tous ensemble, dans ces échanges informels permanents, autour d’un demi au Café du Port, lors de longues marches sur la plage propres à réactiver l’inspiration et à débloquer les nœuds du récit. Tout est pensé pour libérer l’esprit et le corps des éléments qui le contraignent d’habitude et la magie du lieu joue naturellement un grand rôle là-dedans. S’ils sont tous là dans une volonté de recherche et prêts a priori à tout remettre en question, il n’est pas certain qu’aucun d’entre eux soit prêt à renoncer à ce qu’il croyait être le centre vital de son œuvre, personne n’étant jamais préparé à faire table rase de ce qu’il croit porter en lui d’essentiel, pour tout recommencer. On ne le dira jamais assez, l’acte de création est un acte douloureux, pour l’âme et pour le corps, pareillement.

Un film, un miracle

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I Have been to Hell and Back. And Let Me Tell You, It Was Wonderful, de Louise Bourgois

Et c’est souvent cela qui précède de loin ce que nous voyons de beau sur les écrans, ce travail de longue haleine et qui passe nécessairement par le doute, la résistance, les renoncements, une guerre des nerfs et la tentative telle une menace omniprésente de tout jeter. Tous les projets ainsi coachés ne deviennent pas des films dans les années qui suivent le travail en sélection ; certains oui, il n’est qu’à voir le tableau d’honneur du GO pour s’en assurer [2]. Mais les révélations et les avancées auxquelles cette course de fond permet d’accéder servent alors le scénario suivant, ou celui d’après. On ne peut pas douter qu’après un tel investissement, individuel et collectif, où chacun semble se sentir presque aussi concerné par le projet de l’autre que s’il s’agissait du sien (autres auteurs sélectionnés, membres du GO, consultants), ce qui s’invente entre ce ciel et cette mer dans ce temps suspendu ne trouve pas à s’ajuster dans un récit ou un autre.
Être le spectateur privilégié de cette mécanique créative évolutive participe de la pensée qu’un film est toujours un miracle [3].

Il était une fois un pays, des gens et des histoires, un groupe à l’ouest pour les faire se rencontrer, du vent et des vagues pour les faire tourner, et le cinéma à l’horizon pour nous inviter à danser.

Gaell B. Lerays

P.S

1 Liste des consultants : http://www.legroupeouest.com/lab-scenario/scenaristes-consultants/

2 Sélection annuelle : http://www.legroupeouest.com/lab-scenario/les-auteurs/auteurs-de-la-selection-annuelle/

et internationale : http://www.legroupeouest.com/lab-scenario/les-auteurs/auteurs-des-sessions-internationales-avec-le-tfl/

3 Nous entendons là, d’évidence, un @bon@ film, qui offre un point de vue singulier, une vision partageable d’un monde après lui plus facile à penser, à habiter.