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Rester transversal édito Fiches du Cinéma #2097

Il y a Rester vertical qui décrit une crise en abolissant la frontière entre le rêve et la réalité, en faisant grimper les lignes courbes du possible sur la géométrie rigide du réel. Il y a Nocturama qui pose des images de fiction, comme on poserait des mots, sur le désespoir et la colère que diffusent nos sociétés apathiques. Il y a Toni Erdmann qui organise un bras de fer entre deux personnages : l’un qui adhère pleinement à la réalité que lui offre le monde et l’autre qui la rejette en lui opposant la fantaisie. Il y a comme ça trois films qui dialoguent ensemble à distance et qui se trouvent être les meilleurs de ce mois d’août, ce qui peut être un hasard, et ne l’est sans doute pas seulement. Dans l’entretien qu’il nous a accordé (voir ici), Alain Guiraudie dit : “Le cinéma est aussi une expérience : qu’est-ce que ça donnerait si un mec décidait de devenir hétérosexuel à quarante balais ? Ou s’il faisait un bébé tout seul, comme on le dit d’une femme ? C’est intéressant de renverser les choses, de les donner à voir sous un autre angle : c’est de l’ordre de l’expérimentation.” Or c’est bien là ce que font ces trois films, qui prennent à pleines mains la réalité contemporaine, mais qui ne s’en tiennent pas là et lui amalgament une forte dose de rêverie et d’imaginaire. Depuis au moins une trentaine d’années, toute forme d’utopie ou ne serait-ce que de fantaisie, s’est vue disqualifiée d’avance, bloquée par la toute puissance de la réalité et le rempart de ses petits bataillons de “principes de réalité”. Mais aujourd’hui, cette réalité-là a moins fière allure. “L’Histoire est un cauchemar dont je cherche à m’éveiller” : cette fameuse phrase de l’Ulysse de Joyce (rédigé entre 1914 et 1921 : de très bonnes années elles aussi…) a repris des couleurs et nous revient aussi fraîche et à propos que si elle avait été écrite ce matin au saut du lit. De fait, il est évident que toutes ces années de réalisme, de pragmatisme, de “ne rêvons pas”, ont finalement produit du cauchemar. À partir de là, la tentation est grande de renverser la perspective et de considérer que l’on serait davantage en train de se réveiller si on s’autorisait à rêver qu’en restant réalistes. Rêver, ici, ne voulant pas dire s’illusionner mais divaguer : sortir du cadre et chercher ailleurs. Tous les films dont nous parlons ne formulent pas des utopies : ils les testent. Car la fiction n’est pas un programme mais une hypothèse. Aucun de ces films n’a la naïveté ou la prétention de se finir réellement bien, et donc implicitement de nous dire ce qu’il faudrait faire. Si message et conseil il y a, ils sont cousus dans la doublure et non arborés en bandoulière ; ils sont dissimulés dans la forme et non écrits en toutes lettres dans le scénario. Si conseil il y a, il consiste simplement en une invitation à imiter la démarche globale des films et non la démarche particulière des personnages, c’est-à-dire expérimenter. Changer d’axe. Regarder ce qui se passe. Imaginer. Corriger. Tester encore. Croire au possible. Ne pas considérer la réalité comme perdue d’avance mais comme douée de la même force d’imprévisibilité que la fiction. Pourquoi ne pas essayer ?