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Justine Vuylsteker évoque « La Jeune Fille sans mains » de Sébastien Laudenbach [Annecy 2016]

Voir en ligne : Bilan Annecy 2016

Sortie de l’ESAAT (Ecole Supérieure des Arts Appliqués et Textile) à Roubaix, en 2014, Justine Vuylsteker est une jeune cinéaste française de films d’animation.
À la suite de son film de fin d’études, Fish don’t need sex, elle réalise, en 2015, le court métrage Paris, dans le cadre de la deuxième saison de la collection “En sortant de l’école”, consacrée à l’œuvre poétique de Robert Desnos.
Fin mars 2016, répondant à la sollicitation de la plateforme américaine de vulgarisation d’idées, TED, elle travaille sur un film de commande autour du statut de réfugié, What does it mean to be a refugee ?
À l’occasion, donc, de la 40e édition du Festival d’Annecy, elle assiste à la projection du long métrage de Sébastien Laudenbach, La Jeune Fille sans mains. “Ensorcelée si profondément” – selon sa propre expression – par le film, Justine Vuylsteker nous livre, par écrit, ses premières impressions.

Synopsis de La Jeune Fille sans mains, de Sébastien Laudenbach (Sélection Officielle, Longs métrages en compétition)
En des temps difficiles, un meunier vend sa fille au Diable. Protégée par sa pureté, elle lui échappe mais est privée de ses mains. Cheminant loin de sa famille, elle rencontre la déesse de l’eau, un doux jardinier et le prince en son château. Un long périple vers la lumière…

À noter : dans la catégorie “longs métrages”, La Jeune Fille sans mains a obtenu la Mention du jury.

Voir deux extraits du film

Impressions de Justine Vuylsteker

Où puise-t-il sa magie, ce long-métrage d’une heure et quart, pour m’avoir ensorcelée si profondément ? Mes premières pensées me mènent vers l’ambiguïté portée par le graphisme. Quel jeu incroyable entre abstraction et figuration ! Evidemment dans les décors, qui respirent de blanc, ponctué de coups de brosse et de feutre qui suggèrent montagnes, arbres et rivières. Mais c’est dans le mouvement de l’animation, que cette ambigüité prend véritablement toute son ampleur. Parce que les personnages se dessinent par petites touches. Regarder l’animation image par image, et les personnages apparaissent parcellaires, voire n’apparaissent pas, juste quelques traits. Mais regarder l’animation se jouer à “24 images/seconde”, et d’un coup les personnages s’esquissent, vibrent, se perçoivent tout entier. C’est un film d’équilibriste, tendu sur la frontière de l’abstraction et de la figuration. Et qui, l’air de rien, invite la praticienne de l’animation que je suis à repenser mon médium. N’est-ce pas là une manière de créer le mouvement qui, plutôt que de susciter chez le spectateur la seule jouissance visuelle d’un mouvement sans aspérité et plus parfait que la réalité, l’invite à s’approprier, s’investir dans ces espaces laissés vides ? Ou plutôt laissés libres. Parce que c’est de liberté plus que d’absence dont il s’agit ici. La liberté de ne pas tout montrer, le choix de ne pas tout dicter au spectateur. Et de ce choix, naît une respiration incroyable.

Jamais je n’aurais autant ressenti le souffle d’un personnage, calme ou essoufflé. Est-ce ce jeu de mouvement en pointillé et de suggestion qui m’a invité à confondre le souffle de la jeune fille au mien ?

Des vers de T.S. Elliot me viennent en tête :
Desire itself is movement,
not in itself desirable.
Love is itself unmoving,
only the cause and end of movement.

Ces mots, comme le film de Sébastien Laudenbach, semblent lier la question du désir et de l’amour à celle du mouvement. Parce qu’elle bouge cette jeune fille ! Elle saute, elle grimpe, elle danse, elle croque généreusement des poires ; elle rit et elle marche, beaucoup. Et à chaque moment, elle déborde de sensualité. Réalisateur français de l’érotisme s’il en est, Sébastien Laudenbach a choisi cette fois-ci une héroïne qui, si elle est tirée d’un conte des frères Grimm, n’a rien à envier aux Vénus et Aphrodite des récits mythologiques. Et cette sensualité, libre et sauvage, est intimement liée au corps mouvant de la jeune femme, plus qu’à n’importe quelle scène ou geste sexuel. Mais parfois, elle se fige cette jeune femme si sensuelle. Ou plutôt, elle est figée, mutilée, par l’amour des hommes qui se lient à elle. Mutilée par l’amour d’un père, qui lui demande ses mains. Figée par l’amour d’un homme, qui la garde dans un palais en lui offrant des ersatz de mains, en or. « Love is itself unmoving, only the cause and end of movement ». « Desire itself is movement ». Le film se révèle être la tentative de concilier ces deux tendances que les vers de T.S. Elliot opposent. La fulgurante envie de vivre et le tranquille besoin d’aimer. Et la conciliation s’opère : lorsque finalement réunis, la jeune fille annonce à son mari, son envie de ne pas repartir au château, et de ne pas rester dans ce havre de paix construit à la source de la rivière. Encore une fois, elle choisit le mouvement, la vie, le départ vers des horizons nouveaux. Sauf que cette fois-ci, ce choix vital du mouvement, elle le partage. Avec l’homme qu’elle aime et leur enfant. L’amour et le mouvement se lient enfin, deviennent ces petits points lumineux qui, dans le dernier plan, s’éloignent et s’envolent vers le ciel.

Plus que la praticienne, c’est aussi la jeune femme que le film a émue. Par son propos, son argument, sa tentative réussie de concilier ces tendances contraires et pourtant sœurs que sont le désir et l’amour.

Mais il me semble pourtant qu’il reste autre chose, un sentiment que je n’ai pas encore exprimé. Une énergie sourde dont je me sens remplie. Combien de fois ai-je imaginé, terrifiée, la possibilité de perdre la dextérité de mes mains ? Combien de fois les ai-je protégées, sachant le désarroi de ne potentiellement plus pouvoir dessiner ou tenir une caméra ? Et cette jeune femme qui survit, élève son fils, crée un foyer … sans mains. Quelle entreprise qui me semblerait hors de portée ! Et ce réalisateur, Sébastien Laudenbach, qui réalise un long-métrage (presque) seul. Quelle entreprise annoncée folle et irréalisable ! Et pourtant ils ont réussi, elle comme lui. Avec et sans, ils ont pris leur courage à deux mains, et ils ont osés. Combien de fois aurai-je l’occasion de me couper les mains, et de ne pas oser ? Lorsque je n’obtiendrai pas l’aide du CNC, que je ne trouverai pas de producteur, que le temps ou le budget me manquera pour réaliser un projet… et que j’envisagerai alors de l’abandonner. Beaucoup de fois l’opportunité de ne pas oser se présentera, et possiblement, je me couperai les mains toutes seules, plutôt que d’essayer d’affronter ces conditions non-idéales. Ce film me rappelle, me prévient de ces difficultés à venir. Mais plus encore. Il réaffirme le besoin d’oser et de se battre pour le cinéma que l’on aime et que l’on souhaite réaliser.
Alors, où puise-t-il sa magie, ce long-métrage d’une heure et quart ? Dans la liberté. Une liberté fulgurante et belle. Qu’il a fallu oser prendre pour réaliser un tel film. Et une liberté, qu’en retour, et sans demi-mesure, Sébastien Laudenbach offre au spectateur ; au point de le rendre ivre de vie et de cinéma.

Justine Vuylsteker
site : http://justinevuylsteker.com/

Shellac, distributeur du film

P.-S.

Extrait du poème Quartet Nr.1 : Burnt Norton, tiré du recueil Four Quartets :
Le désir lui-même est mouvement
Qui n’est pas désirable en lui-même ;
Amour en lui-même immobile,
Seulement cause et fin du mouvement.
(traduction de Claude Vigée — 1944, revue en 1990)