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3 questions à… Pierre Caillet, compositeur [Annecy 2016]

Voir en ligne : Bilan Annecy 2016

Synopsis de Une tête disparaît de Franck Dion (Sélection Officielle, Courts métrages en compétition)
Jacqueline n’a plus toute sa tête, mais qu’importe ! Pour son voyage au bord de la mer, elle a décidé de prendre le train toute seule, comme une grande !
A noter : dans la catégorie “courts métrages”, Une tête disparaît a obtenu le Cristal.

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Entretien

1. Dans votre travail de compositeur, Pierre Caillet, vous vous partagez entre travaux de commande (publicité, court métrage d’animation) et projets personnels (œuvres pour quatuors à cordes et piano). Comment ces diverses expériences se complètent-elles ? Pour nous en tenir, ensuite, au cinéma d’animation, quel y est, selon vous, l’apport spécifique de la musique ? La musique, d’ailleurs, tient-elle un rôle diffèrent en animation et en prise de vues réelles ?
J’ai toujours eu l’angoisse de la page blanche. Du coup, le travail de commande m’a toujours permis d’avoir un canevas auquel m’accrocher. Dans un film quel qu’il soit, il y a un début, une fin et des choses qui se passent entre les deux. Cela me permet de ne pas m’égarer. S’asseoir devant une page blanche et se dire qu’on va écrire de la musique est vertigineux. Je crois d’ailleurs que c’est pour ça que j’écris de la musique de film. Maintenant, c’est vrai qu’il y a une différence suivant les projets. La publicité, par exemple, est un objet purement commercial : il y a donc énormément d’attente de la part du client, de nombreuses informations, et le plus souvent, la musique obtenue est le fruit d’un consensus et non une véritable création libre. Ceci dit, ce travail m’a toujours contraint à explorer des horizons musicaux, que je n’aurais jamais explorés par moi-même, et m’apprend donc beaucoup. Le court-métrage, lui, n’est pas un objet commercial, il est un espace de liberté incroyable. Plus particulièrement, le court d’animation, par le simple fait que ce soit un film, dont le budget – à cause du temps de travail nécessaire, pour sa longue fabrication – peut s’approcher de celui d’un petit long métrage de “live”. C’est, par conséquent, un espace d’expression extraordinaire pour un compositeur. J’y trouve des moyens me permettant de travailler avec des musiciens “en chair et en os” et des réalisateurs réellement au service de leur film avec de grandes ambitions musicales. Concernant mes projets pour quatuor et piano, l’approche est un peu différente. Il y a quelque temps, je me suis découvert une envie d’écrire de la musique dans un style plus personnel. Plutôt que d’attendre le film idéal, sur lequel cette musique collerait, j’ai cherché des solutions pour pouvoir monter ce projet. J’ai pu sortir un album, il y a deux ans, et j’en termine actuellement un autre qui devrait sortir dans les prochains mois. Mais, pour en revenir – et terminer – sur le rôle de la musique dans le cinéma d’animation, par rapport au cinéma traditionnel, je ne vois aucune différence. Il s’agit toujours de soutenir une histoire avec de la musique, qu’elle soit animée ou filmée.

2. Cette année, vous êtes présent au générique du nouveau film de Franck Dion, Une tête disparaît. Entre lui et vous, s’est établie une collaboration de longue haleine, puisque vous travaillez ensemble, depuis son premier court, L’inventaire fantôme, en 2004. Comment vous êtes-vous rencontrés et comment s’organise, film après film, votre contribution ?
Un an ou deux avant L’inventaire fantôme, Franck a participé au concours de projet du Festival d’Annecy. Je suis tombé sur le pitch de son film, dans le catalogue, et j’ai tout de suite adoré ; je lui ai immédiatement téléphoné. Nous nous sommes tout de suite très bien entendus et cela a été le début d’une grande amitié. Depuis, nous avons fait quatre films ensemble et sommes même associés au sein de notre propre société de production : Papy3D, où nous sommes accompagnés de Sarah van den Boom, Jérémy Clapin, Gilles Cuvelier et Richard van den Boom. Sur les films de Franck, en fait, nous essayons de travailler très en amont. Nous faisons de nombreux allers-retours dès la phase d’écriture du scénario, voir même dès les premières recherches graphiques. On en profite pour se voir, on en parle, en reparle… Nous faisons des plans sur la comète. Ce sont toujours des moments très agréables.

3. Des valses pour quatuor à cordes de Edmond était un âne au free jazz de Une tête disparaît, comment élaborez-vous vos compositions et orchestrations ? Comment, de fait, rentrez-vous, musicalement, dans la “couleur” du film, que l’on vous propose, qu’il s’agisse des films de Franck Dion ou de ceux, par exemple, de Sarah van den Boom (La femme squelette, Dans les eaux profondes) ? Y a-t-il, dans les échanges qui entourent l’écriture de la partition, “assaut” de références musicales ou, au contraire, les sources d’inspiration débordent-elles ce seul cadre artistique ?
Suivant le réalisateur et le film, la manière de fonctionner est totalement différente. Sarah van den Boom m’a toujours laissé une totale liberté. Elle m’envoie quelques références musicales, mais n’y est pas spécialement attachée. Cependant, c’est le fait qu’il y ait un chœur d’enfants, dans une de ses références, qui m’a donné l’idée de travailler avec les Petits Chanteurs du Mont-Royal pour Dans les eaux profondes. Par contre, je crois que c’est le seul lien avec les musiques, qu’elle m’avait envoyées. Franck Dion, lui, est beaucoup plus précis, tout en me laissant libre. Cela me pousse à aller dans des directions particulières. C’est lui qui m’a demandé un tango pour L’Inventaire fantôme, ou qui tenait absolument à cette ambiance free jazz pour Une tête disparaît. J’essaie toujours de m’adapter le plus possible à l’univers du film et, d’un film à l’autre, même avec le même réalisateur, la façon de travailler peut différer. Pour Edmond était un âne, Franck m’a envoyé tellement de références magnifiques, que je suis resté paralysé plus d’un mois devant une page blanche ! Mais, même si parfois, lorsque je compose, j’ai des grands moments d’angoisse devant le silence ; ils sont très vite oubliés, lorsque je me retrouve en studio avec les musiciens, et surtout lorsque le réalisateur est content. Après, pour chaque musique, il y a aussi une contrainte budgétaire, qui va m’indiquer le nombre de musiciens que j’aurai à ma disposition. Il faut savoir que j’ai en horreur de travailler avec des machines ; je passe donc toujours beaucoup de temps à choisir les instruments et leur nombre, ce qui influence beaucoup le rendu et la couleur musicale. Par contre, je n‘ai malheureusement pas de recette et, comme j’écoute peu de musique, je ne saurais dire quelles sont mes influences. Du coup, j’ai l’impression de réinventer la roue à chaque film…

Site de Pierre Caillet