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3 questions à… Clémentine Robach, réalisatrice [Annecy 2016]

Voir en ligne : Bilan Annecy 2016

Synopsis de La Soupe au caillou, de Clémentine Robach (Sélection Officielle, Courts métrages en compétition)
Alors que les garde-manger, les assiettes et les ventres des habitants de cette petite ville semblent bien vides, c’est l’heure du dîner et de l’émission culinaire à la télévision. Tous écoutent attentivement la recette du jour : la soupe au caillou.

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Entretien

1. Adaptation de contes traditionnels, anthropomorphisme ; votre univers créatif, Clémentine Robach, semble, en premier lieu, s’adresser au jeune public. Pourquoi ce choix – au sein d’une production “courts métrages”, plutôt liée à des thématiques adultes – de porter votre regard vers l’enfance ? Y aurait-il, là, d’ailleurs, une manière de prolonger votre propre enfance ?
Il est vrai que je m’adresse plus spontanément, plus naturellement aux enfants ; c’est le cas, en tout cas, de mes deux premiers films. Est-ce que ce serait, sinon, une manière de “prolonger mon enfance”, ça je ne sais pas… En revanche, prolonger l’Enfance, oui, sûrement, et sans doute pour mille raisons, notamment la dimension du jeu et le questionnement permanent du monde.
Après, s’adresser aux petits, dont la représentation du monde est en construction et si peu figée, c’est aussi me confronter à une grande responsabilité. Apporter des clés de compréhension ou au contraire remettre en question l’évidence… Je trouve cette entreprise passionnante – que ce soit, d’ailleurs, pour un enfant ou pour un adulte ! En cela, j’aime ce que disent Jean-Marie Straub et Danièle Huillet à propos du cinéma :
« Le cinéma, ça devrait être une mise à feu de la vie […] Les Italiens disent ça pour le point focal, faire le point sur un film ; le point, c’est le fuoco, le feu, parce que c’est le point où convergent les points lumineux, et c’est là où ça brûle […] Le cinéma, ça consiste à mettre la vie à feu, c’est-à-dire à apprendre à la voir et à découvrir la vie, et la société, et l’histoire. » 1
De fait, quand je fais un film, je ne pense pas forcément, tout le temps, aux enfants. Ces pays, “Enfance” et “Monde Adulte” ne sont pas forcément séparés par une frontière nette pour moi.

2. De La Moufle (Prix du Jury pour un spécial TV, en 2015) à La Soupe au caillou (présenté, cette année, en compétition “courts métrages”), on vous sent soucieuse de transmettre un sens moral, un humanisme souvent mis à mal dans le monde contemporain. A travers ces deux films, comment avez-vous élaboré vos récits et vos intentions ? Cherchez-vous, ainsi, de manière particulière, à nourrir le point de vue et la réflexion de l’enfant ?
Nourrir la réflexion de l’enfant, oui, dans la continuité de ma réponse précédente ; mais je n’ai pas l’intention de transmettre un sens moral : je ne connais pas, moi-même, le sens de cette “flèche” et me garderais de la pointer dans une direction absolue, en criant : « C’est par là ! ». Mais c’est, pour moi, quelque part, une réussite, quand le film suscite des questionnements et des échanges après la projection. D’ailleurs, pour que ces temps d’échanges adviennent, il faut parfois les provoquer et cela est rendu possible grâce au travail des écoles, des festivals, des associations d’éducation à l’image.
Pour La Moufle, mon premier court, cette question du sens moral s’est effectivement posée, lorsqu’Arnaud Demuynck, des Films du Nord, m’a proposé de mettre en scène son scénario. Dans ce conte, où il est question d’hospitalité, quelle morale retirer du fait que la moufle éclate, après avoir accueilli trop de monde ?! Ça me posait un gros problème, ce principe de “réalité” survenant là où le merveilleux était pourtant bien présent : pourquoi, la moufle, s’étirant de façon magique à la venue de chaque nouvel arrivant, craquerait-elle soudain ?… Mais, cette confrontation “merveilleux/réalité”, qui produit, comme une étincelle, l’effet comique, est peut-être ce qui fait le succès de cette histoire auprès des enfants. C’est ce que conteurs et bibliothécaires m’ont confirmé !
En tout cas, il s’agissait, pour moi – et pour contrer les conclusions “morales” trop hâtives – de faire en sorte que cette chute brutale, ramenant à la réalité, soit certes drôle, mais également nuancée et encore pleine du mystère de la nuit. La petite fille, ayant pris soin de déposer la moufle pour les animaux, a-t-elle rêvé cet événement ? Avait-elle prévu tout cela ? Avait-elle imaginé toutes les conséquences de ce petit geste ?
Dans La Soupe au caillou, aussi, il y a l’idée que les personnages ne mesurent pas toujours la portée de leurs gestes ou de leurs mots. Ils n’agissent pas toujours en pleine conscience ! Quand bien même ce serait possible ?… Dans les deux films, il y a ce moment a posteriori, où le personnage réalise les conséquences de son action : il est soudain confronté à ses effets, souvent avec étonnement, voire stupéfaction…

3. Jusque dans la technique utilisée, on a l’impression que vous souhaitez rester au contact de l’enfance. Est-ce, de fait, la raison, qui vous a poussé à choisir le papier découpé ? Qu’apporte, à vos films, cette technique spécifique et comment réussit-on à retrouver le geste du découpage manuel, lorsque l’on passe au papier découpé numérique ?
Pour La Moufle, je n’ai pas choisi le papier découpé pour “rester dans l’enfance”. Je l’ai choisi, car je cherchais à transmettre les sensations que je pensais au cœur de cette histoire : des sensations très physiques, de froid, de vent, de douceur, de chaleur… Le papier découpé, parfois effiloché, déchiré, avec sa texture irrégulière, artisanale, me permettait d’exprimer cela : un film que l’on ait envie de toucher ; mais cette matière pourrait aussi être convoquée dans un film dit “pour adulte”. C’est le cas, par exemple, pour Fish don’t need sex, de Justine Vuylsteker.
Le papier découpé n’est, donc, pas nécessairement destiné, connoté “pour les enfants”. En revanche, sachant que je m’adressais aux tout-petits, l’atmosphère, le rythme, les gestes, la représentation des personnages résultent de choix, plus ou moins conscients, mais en tout cas sentis, ressentis pour eux. Comme une sensibilité, dans laquelle je cherche à puiser ce que j’ai de douceur, de malice ou de bienveillance (ou toute autre chose ?), pour tenter de les traduire dans un trait, une forme, une couleur…
Pour cela, peut-être, sentir la main derrière l’image réalisée est important pour moi. C’est pourquoi, dans La Soupe au caillou, j’ai peint en très petit format les personnages et les décors. Ainsi, une fois agrandis sur l’écran, toutes les hésitations, les imperfections ou les aléas du pinceau sont perçus, grossis. Mais, si les pantins étaient peints traditionnellement, ils étaient ensuite animés numériquement ; alors que pour La Moufle, l’animation était également faite “à la main”, avec le banc-titre.

Lien Internet de Clémentine Robach
site : http://clementinerobach.jimdo.com/

P.-S.

1 Propos extraits de l’émission “Les Nuits de France Culture” du 22 mai 2016 (première diffusion : 14 mars 1976).