Rechercher du contenu

Bilan du Champs-Élysées Film Festival Édition 2016

Hier soir, le Champs-Élysées Film Festival, qui s’était ouvert mercredi dernier avec le beauLOVING de Jeff Nichols, se concluait par la remise des prix par le jury.
Retour en détails sur les huit films d’une compétition riche en émotions.

MORRIS FROM AMERICA de Chad Hartigan
Infiniment aimable et bien intentionné, MORRIS FROM AMERICA, troisième long métrage de Chad Hartigan, détourne les codes du “teen movie” en abandonnant le cadre surexploité de la “high school” US pour se déplacer en Allemagne. Morris, jeune Afro-Américain de 13 ans (incarné par la révélation Markees Christmas), arrive au temps de ses premiers émois amoureux dans un pays qui n’est pas le sien et dans lequel il ne semble pas trouver à sa place. Pour autant, Hartigan n’évoque jamais des envies d’Amérique : il privilégie une étude, assez drôle, des rapports entre un père célibataire et son fils, au moments où “les ennuis commencent”. S’il fait la part belle aux clichés (personnages caricaturaux, situations attendues), le film le fait avec naïveté, sans calcul, plus pour remplir a minima le cahier des charges du genre que par choix commerciaux. Au fil des péripéties de Morris s’impose une dimension autobiographique, qui accorde au récit une sincérité absente de bien des films pour adolescents.

AUTHOR : THE JT LEROY STORY de Jeff Feuerzeig
JT Leroy : J pour Jeremiah, T pour Terminator. Derrière ce pseudonyme “destroy” se cachait Laura Albert. À l’aube des années 2000, JT Leroy publia un premier roman, Sarah, suivi d’un recueil de nouvelles, Le Livre de Jérémie. Carton littéraire phénoménal, demandes d’entretiens en pagaille… Laura Albert voulait garder l’anonymat. Pas par crainte de la célébrité, mais parce que Jeremiah, personnage fictif, est une partie d’elle-même. Elle charga Samantha Knoop, la sœur cadette de son compagnon de l’époque, d’incarner JT en public.
Jeff Feuerzeig, auteur du remarqué THE DEVIL AND DANIEL JOHNSTON (2005) offre avec ce documentaire une plongée dans la psyché de Laura Albert. L’écrivain a, pendant des années, enregistré ses conversations avec ses proches et les personnalités qui l’ont démarché. Feuerzeig exploite ce matériau hors du commun pour démonter l’hypothèse du simple canular, dénoncé en 2005 par certains médias. En laissant la parole à Albert, qui impose ses enregistrements comme fil rouge de la success story de JT Leroy, le cinéaste recompose les morceaux d’une histoire incroyable et édifiante, sans s’éparpiller. Il permet à Albert de se livrer sur son enfance et son adolescence, de dévoiler les traumatismes qu’elle a subi, et la façon dont la personnalité de Jeremiah, garçon qui voulait devenir femme (qui racontera son “histoire” dans Le Livre de Jérémie) est née. Le succès amènera Albert, qui s’improvise manageur de JT, au contact des célébrités… “@Une croyance repose sur une forme de contrat”, dit Samantha Knoop, l’une rares personnes que le réalisateur interviewe dans le film. Cette citation synthétise parfaitement l’engouement médiatique qui a entouré l’émergence de JT Leroy sur la scène littéraire. Si la forme adoptée par Feuerzeig se montre beaucoup trop illustrative, il laisse à Laura Albert la liberté et l’espace nécessaire pour raconter son histoire : celle d’une femme qui s’est inventé un adolescent meurtri en elle, et lui a donné la parole par l’écriture.

WEINER de Josh Kriegman et Elyse Steinberg
Le voilà, le gros morceau de cette compétition : un documentaire “embedded” sur la campagne municipale d’Anthony Weiner, ancien membre du Congrès, en 2013. Rappel des faits : en 2011, alors qu’il était au Congrès (et extrêmement populaire), Weiner est impliqué dans le scandale des “sextos”. Une photo explicite malencontreusement mise en ligne sur Twitter lui coûtera son mandat. Car Weiner attendait un enfant avec sa femme : Huma Abedin, proche conseillère d’Hilary Clinton, qu’il a épousé en 2010. Aux États-Unis, les liaisons extra-conjugales ne pardonnent dans ce milieu.
2013. Les documentaristes Josh Kriegman (qui travailla comme coordinateur de l’équipe de Weiner au Congrès) et Elyse Steinberg ont convaincu Weiner de les laisser le suivre et le filmer en permanence alors qu’il lance sa campagne pour les municipales de New York. Pour l’establishment politique, sa candidature n’est pas sérieuse. L’engouement populaire va leur donner tort… jusqu’à ce que le scandale éclate de plus belle : Weiner avait continué ses envois de sextos ! Autant dire que le ton de la campagne en est boulerversé…
Dans une époque où la méfiance envers les personnalités politiques est devenue, à juste raison, la norme, WEINER vient apporter un éclairage rafraîchissant et ludique sur la fonction politique. Si Weiner a accepté d’être suivi, c’est qu’il en voyait l’intérêt : cela lui permettait de redorer son image de marque tout en livrant une success story, un come-back politique inespéré apte à mobiliser les citoyens sur le long terme. Le deuxième scandale brise ses espoirs, mais libère sa parole. Weiner cite, au détour d’une conversation avec son équipe,BULLWORTH de Warren Beatty. Et si l’homme politique, n’ayant plus rien à perdre, cessait de dire aux médias ce qu’ils veulent entendre et se lâchait, en étant en prise directe avec les attentes de son électorat ? Malheureusement, on ne verra jamais ce Weiner décomplexé dans l’arène politique. Mais, chose rare, on verra l’impact de la campagne sur ses proches. Sa fidèle épouse, habituée à rester dans l’ombre, est ainsi contrainte de se mettre au service de la campagne, puis devient le sujet préféré des médias, qui fantasment son futur divorce pour diriger la potentielle campagne présidentielle d’Hilary Clinton. Sa directrice de communication et son conseiller spécial accusent le coup du scandale et tentent désespérément d’éteindre les incendies allumés par les médias.
Le constat que dressent Kriegman et Steinberg se révèle à la fois amer et drôle. Weiner, véritable “animal” politique, avait de l’ambition et, surtout, proposait un programme à ses concitoyens. Le voir harcelé par des journalistes obsédés par ces frasques évoque plus l’humour de la série Veep que le sérieux inhérent à la série House of Cards ou aux entretiens sur LCP… Dans un contexte inimaginable en France (à quand Alain Juppé suivi, sans limites de tournage, par un documentariste ?), WEINER donne à voir les coulisses d’une campagne électorale qui se libère, au fil des événements, de la sempiternelle langue de bois et questionne en filigrane le rôle des figures politiques dans la société contemporaine.

FROM NOWHERE de Matthew Newton
Le troisième long métrage de Matthew Newton (également acteur) démarre comme un “teen movie” : par un cours dans une classe de lycée (équivalente à la terminale). Le cinéaste va s’attacher à suivre trois des élèves – un garçon et deux filles- confrontés à un problème extra-scolaire : leur situation de clandestins. Car, nés à l’étranger et ayant immigrés pendant leur enfance, ils se découvrent, à l’approche de leur majorité, menacés d’expulsion. Le regard bienveillant du réalisateur sur des adolescents dépassés par leur situation, dont l’identité même (ils se savent américains) et le rapport aux racines sont remis en cause, font de FROM NOWHERE une réussite : un film humaniste qui ne surligne pas son message, et se permet d’offrir aux adultes (Julianne Nicholson, Denis O’Hare) des rôles complexes et jamais caricaturaux.

KATE PLAYS CHRISTINE de Robert Green
Le 15 juillet 1974, à Sarasota, Floride, Christine Chubbuck se suicidait d’une balle dans la tête à l’antenne, pendant son émission sur la station Channel 40. Cet “événement” télévisuel, impossible à trouver sur Internet – ce qui semble relever de l’impossible, dans une époque où TOUT se doit d’être accessible en ligne – inspire à Robert Green, monteur d’Alex Ross Perry (sur LISTEN UP PHILIP et QUEEN OF EARTH), un étrange docu-fiction. En suivant l’actrice Kate Lyn Sheil (vue, justement, chez Alex Ross Perry, mais également dans YOU’RE NEXT), qui effectue des recherches préparatoires sur Chubbuck en vue de l’incarner à l’écran, Greene brouille progressivement les pistes. Alternant la métamorphose de Sheil pour ressembler le plus possible à son sujet et des scènes de reconstitutions figées, le cinéaste mène son récit vers le fameux drame. Comment reconstitue-t-on un suicide diffusé en direct lorsque les images sont farouchement protégées ? Or, pendant que Greene s’interroge, Sheil sature. À forme de mimétisme, elle veut préserver l’intimité de Chubbuck. Ne pas mettre en scène son ultime geste, causé par l’incompréhension générale de l’époque sur la dépression. Si le réalisateur échoue à générer une émotion dans ses séquences de fiction, il parvient à imposer un trouble et à proposer une véritable réflexion sur le pouvoir (presque macabre) des images. À noter que le film est passé au festival de Sundance, en même temps que CHRISTINE d’Antonio Campos (AFTERSCHOOL), pure fiction avec Rebecca Hall dans le rôle de Chubbuck.

THE ALCHEMIST COOKBOOK de Joel Potrykus
Dans toute sélection de festival, il est de bon ton de proposer un film qui défie l’exercice critique : THE ALCHEMIST COOKBOOK de Joel Potrykus est celui-là. Perdu au milieu d’une forêt, un ermite cherche à invoquer le Diable. En toute simplicité. Ni film d’horreur – le film en rejetant férocement les conventions -, ni film d’atmosphère, se reposant sur un récit asbcon, le film est concu comme une énigme, mais ne fournit aucun indice pour en comprendre ou en interpréter les véritables enjeux. Seuls guides pour le spectateur : un chapitrage, tout aussi obscur. Finalement, le film aurait mieux fonctionné en s’assumant comme une comédie pseudo-horrifique…

THE LONER de Daniel Grove
Le premier long métrage de Daniel Grove est un polar sous influence. Sous le soleil de LA, un gangster iranien est accusé à tort par son boss. La descente aux enfers peut commencer pour cet ancien Bassidji – ces jeunes volontaires dans les troupes d’élite de l’ayatollah Khomeini, chargés de combattre les forces irakiennes en 1979. Bien évidemment, celui qui a été littéralement un enfant-soldat aspire à se ranger, mais les circonstances vont l’entraîner dans la violence. Ça ne vous rappelle rien ? Film profondément “sous influence”, THE LONERemprunte aussi bien à David Lynch qu’à Nicolas Winding Refn : entre les nappes de synthé et les atmosphères sous la lumière des néons, on pense à BLUE VELVET ou DRIVE. À force de soigner ses références et sa magnifique photographie (signée Steven Capitano Calitri), le réalisateur en néglige son intrigue, en mode “néo-noir” très prévisible. C’est d’autant plus dommage que l’acteur Reza Sixo Safai, découvert dans A GIRL WALKS HOME ALONE AT NIGHT (Ana Lily Amirpour, 2014), accapare l’écran, et que le cinéaste offrait une réflexion plutôt originale sur le trauma d’un enfant-soldat fanatisé puis renvoyé à la vie civile.

WHITE GIRL de Elizabeth Wood
C’est l’été. Futur étudiante, Leah (Morgan Saylor, de la série Homeland) s’installe à New York avec une amie. Elle va vite tomber sous le charme de Blue, un voisin dealer. Ce premier film choc (le terme n’est pas volé) de la jeune Elizabeth Wood, qui s’appuie sur des éléments autobiographiques, s’adresse à un public averti. Dans un esprit proche du KIDS de Larry Clark, la cinéaste filme une toute jeune femme entraînée dans la drogue par l’homme qu’elle aime. L’arrestation et l’incarcération de ce dernier lui fait perdre pied tout en lui donnant une raison de se battre, quitte à se mettre en danger. Drogue et sexe la mènent à être victime d’abus sexuels : Wood n’épargne rien à son héroïne. Si elle parvient à dresser le portrait d’une femme noyée par ses émotions, elle le dévoie en abusant de provocations gratuites et peu crédibles, tant on peine à croire que Leah, acceptée à l’université, enchaîne les erreurs de jugement et en vienne à se laisser abuser sans envisager de représailles. La conclusion, brutale, laisse entrevoir la vision de la cinéaste, débarrassée de ses errements extrêmes : la peinture d’une jeunesse qui, pour rentrer dans le moule que leur impose la société, pense ses plaies en silence.